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Le collier d’Anao Edmond de GINOUX 1853

Cet article dEdmond de GINOUX a été publié dans le journal La Presse littéraire du 21 août 1853. Edmond de GINOUX est à Paris à partir de 1850. 

Lexique marquisien

  • Hékarourou, cheveu couleur d’héka, cheveu jaune; nom donné à un jeune aspirant de marine.
  • Toupapaou, esprit, revenant.
  • L’éva est une espèce de noix dont le sue laiteux est un poison violent. Il est difficile de se procurer de ces noix ; j’ai pu cependant en obtenir quatre, que je conserve à côté du collier d’Anao.
  • Faé : habitation
  • Tapou : sacré
  • Taoté : médecin
  • Farani : français
  • Pouraou : mûrier dont l’écorce permet les tapas
  • Tiareï : arbuste à fleur

Le Collier d'Anao, souvenir des îles Marquises

Souvenir de voyage

Les voyageurs confient d’ordinaire leurs souvenirs à des pages volantes qu’ils livrent, ensuite au public, augmentées et parées à loisir dans le silence du cabinet ; je retrouve les miens dans chacun des mille objets dont se compose le musée que j’ai recueilli durant mes longues courses. Ainsi, en prenant au hasard dans ma collection, je vais raconter comment je possède un petit collier de dents de marsouin, relique modeste, précieuse à mes yeux.

Collier de dents de dauphin – Plus modeste, le collier en question était peut-être constitué d’une seule rangée de dents.

Les gracieuses visiteuses de la tente de Matapo

Au commencement de mon premier séjour à Noukou-Hiva, je recevais chaque matin la visite de plusieurs jeunes filles dont le plus court chemin pour se rendre de leurs vallées à notre camp militaire était de passer par le lieu où j’avais assis ma tente. Je m’étais solitairement établi au pied de la montagne, assez à l’écart du camp, en un peut loin aussi du fort de Tou-Hiva, notre principale protection, et ma tente était comme un caravansérail où venaient se reposer tous les sauvages se disant nos amis.

Un jour je remarquai l’absence d’une de mes gracieuses protégées, enfant d’une douzaine d’années, dont l’espièglerie m’intéressait. J’en demandai la cause à ses compagnes habituelles, et à cette simple question tous les visages s’assombrirent. Une de ces folles noukouhiviennes plus hardie que les autres, jeta un regard inquisiteur autour d’elle, puis s’approchant très près de mon oreille, elle me dit à voix basse :

« Anao ne viendra plus à ton faé d’étoffe. »

« Pourquoi cela ? »

« Anao a marché sur le tapou, le grand-prêtre Vékétou lui a mis la mort dans le sein. »

Les exécutions de cette nature dont le grand prêtre frappe les femmes qui violent certaines lois religieuses, sont fréquentes aux îles Marquises, aussi fus-je moins surpris qu’affligé de la fatale sentence encourue par Anao. Il était peut-être encore possible de disputer cette victime à l’implacable Vékétou, et sans retard je courus à la case de la jeune fille.

Le grand prêtre Vékétou

La case d'Anao

La pauvre enfant, enveloppée dans une pièce de tapa, sorte d’étoffe faite avec l’écorce battue du mûrier à papier, était accroupie auprès d’une légère pirogue que trois de ses amies garnissaient à l’intérieur d’une couche de coton vierge. Dans un coin de la case, la mère d’Anao, accablée sous le poids de la douleur, paraissait insensible à tout ce qui se passait hors de sa pensée unique, celle de la mort de sa fille. Anao avait l’esprit calme et résigné, mais une affreuse pâleur couvrait son visage ; ses traits étaient altérés, ses yeux si vifs la veille étaient éteints ; ses membres tremblaient, elle disait avoir froid et cependant ressentir au-dedans d’elle comme un feu lent lui brûler les entrailles. Dès qu’elle m’aperçut, elle me tendit une main glacée, et s’efforçant de sourire :

« Tu viens voir Anao, me dit-elle ; c’est bien.

Oui, je viens te voir, pour te sauver peut-être. Je vais chercher un de nos médecins, et s’il est un moyen de te rendre à la vie, espère.»

« Me sauver, dis-tu ? Non, reste là, Matapo ! Le taoté des Faranis pourrait me guérir aujourd’hui, demain le grand-prêtre me tuerait ; il faut qu’Anao meure. »

« Mais c’est horrible à penser ; toi si pleine de force, si jeune, si vive, si heureuse !

Et toi ne mourras-tu pas ? Que ce soit maintenant ou plus tard, nous devons tous aller dans la terre des esprits.

« Quel tapou as-tu donc violé ? Raconte-moi cela ? »

« Écoute, Matapo. Tu sais que j’aime Cheveu-Jaune ; je le lui ai présenté la fleur du tiareï, il l’a reçue sans la rompre ; il m’aime aussi. L’autre soir, il était déjà tard, Cheveu-Jaune devait rejoindre sa grande pirogue, le canot attendait à la plage ; je ne pouvais pas me décider à rentrer ici, mais la nuit vint, j’eus peur de m’en retourner seule dans la vallée, car durant l’obscurité les Toupapoas se jouent dans les herbes. Cheveu-Jaune voulut m’accompagner, seulement, comme il n’avait pas un instant à perdre, il m’entraîna malgré moi par le sentier de la case tapoue élevée à la reine Patini. Eh bien Matapo, ce que les hommes n’ont pas vu, l’esprit de Patini l’a révélé à Vékétou, et Vékétou m’a fait boire l’eau de l’éva. »

« Je le sais, la loi du tapou est impitoyable. Cheveu-Jaune a eu tort de te conduire par le tombeau de Patini. C’est lui qui t’a tuée. »

« Ne parle pas mal de Cheveu-Jaune ; Anao l’aime. »

« Quand Vékétou a-t-il exprimé le suc de l’éva dans ta nourriture ? »

« Hier soir. »

« Alors tu mourras ?… »

« Demain. »

« Et tu ne veux pas que je fasse venir un médecin ? »

« C’est inutile, Anao mourra ; voilà la pirogue où doit reposer son corps. »

Ce dialogue fut suivi d’un profond silence que rompirent bientôt les trois voix des compagnes de la malheureuse enfant. Tout en travaillant au cercueil de leur amie, ces trois jeunes filles entonnèrent sur un rythme plaintif un chant dont les parole improvisées disaient la louange d’Anao et les regrets de la vallée. La malade elle-même, surexcitée par ce témoignage de sympathie, murmura sur le même ton des strophes où elle peignait sa peine de quitter sitôt sa famille, ses jeux, ses amours et la vie.

Après ce triste chant, Anao détacha ses boucles d’oreilles en os sculptés et le collier de dents de marsouin qu’elle portait au cou, ensuite elle me dit :

– Ces boucles d’oreilles sont pour Cheveu-Jaune; il viendra les prendre. Toi, tu as été bon pour Anao, ta lui as donné à boire, tu lui as donné à manger dans ta maison d’étoffe, accepte ce collier, tu le donneras à la femme qui t’attend dans la terre de ton pays.
– J’accepte ce collier, et je le garderai toujours.


Village marquisien – dessin d’Adèle de DOMBASLE – Musée du quai Branly-Jacques Chirac

Retour à Nuku Hiva 5 ans après

Cinq ans après cette époque, je débarquai de nouveau à Noukou-Hiva, et l’un de mes premiers soins fut d’aller visiter la case d’Anao. A l’extérieur rien n’y était changé : les mêmes cocotiers faisaient pleuvoir leurs longues palmes sur cette paisible demeure, la même brise qu’autrefois j’aimais à respirer près du ruisseau qui côtoie la case, s’élevait encore de la mer douce et fraiche comme si l’âme de cette tranquille solitude n’en était pas partie.

– Tu ne me reconnais pas? demandai-je à une femme qui, du seuil de l’habitation, semblait épier mes traits et chercher un nom dans son souvenir.
– Oh! oui, je te reconnais, tu es Matapo: entre.

– J’arrive de la mer, et avant que le soleil n’ait atteint la crête de la montagne derrière laquelle il se couche, j’ai voulu revoir la pirogue d’Anao. »

– La voilà.

Une moitié de la case était occupée par les dépouilles de plusieurs générations nées et mortes au même lieu. Le cercueil d’Anao, entouré de bandelettes blanches et rouges, était le plus près de la porte et par conséquent le plus éclairé. De frêles perches de pouraou le soutenaient à un mètre au-dessus du sol, et tout autour, disposées comme des lustres, pendaient des moitiés de cocos contenant la nourriture offerte aux esprits des morts.

– Moi aussi, pensai-je, j’ai une offrande à déposer sur cette bière.

J’allai dépouiller de ses fleurs à peine écloses, un énorme buisson de tiareï et je les semai sur le cercueil en répondant à une muette interrogation de la pauvre mère :

– Ta fille était fraîche comme ces fleurs parfumées, elle a été tuée au début de son printemps ; que ces fleurs aillent lui répéter qu’en ce monde ce qui promet le plus le bonheur, l’espérance, ne dure trop souvent qu’un matin.

 Edmond de GINOUX

Fleurs de tiaré

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