Table des matières
Préambule
Nous nous intéresserons à la ville de Genève, lieu de passage d’un bon nombre de personnages cités dans la partie « familles » de ce site, notamment pour des raisons religieuses. Nous nous appuierons sur un ouvrage ancien prêté aimablement par un collectionneur : « Abrégé de l’Histoire de la République de Genève » édité en 1772 à Genève. Nous nous intéresserons à la période 1274 à 1749.
Genève dans les années 1600 par Merian, Matthäus (1593-1650). Cartographe – Gallica
Abrégé de l'Histoire de la République de Genève
Ce livre ne mentionne que des évènements importants aux yeux de l’auteur qui doit-être un habitant de Genève et partisan des responsables genevois. L’histoire de Genève semble alimentée presque uniquement par des guerres avec son voisin le comte de Savoie, par quelques évènements et par des catastrophes (incendies, intempéries, peste, famine…).
Période 1274-1400
- 1274 – Le Pape Grégoire vint à Genève où il fut reçu aux grandes acclamations du peuple et célébra la messe à Saint Pierre.
- 1291 – Humbert, Dauphin de Viennois voulut surprendre Genève secrétement, mais il fut découvert. Il se jetta sur les faubourgs dont il brûla une grande partie et se campa devant la ville pour l’emporter dans un assaut et peu s’en fallu qui ne l’emporta. Les Genevois firent merveilles et le repoussèrent vigoureusement. Par dépit, il s’en alla saccager les châteaux de Thy et de Sala appartenant à l’évêque et y mit garnison.
- 1304 – Amédée II, Comte de Genevois fit bâtir le château de Gaillard à une lieue de Genève.
- 1322 – le 18 mars, il arriva un grand incendie, tout le côté du Lac et la rue de la rivière brula et fut depuis ce temps là appelée la Rôtisserie.
- 1330 – Il se livra une bataille sous le château de Monthoux, entre les Comtes de Genevois et de Savoie, où il resta 2000 hommes sur place, mais le champ de bataille demeura au Comte de Savoie. Les Chanoines de Saint Pierre en profitèrent lors d’un anniversaire pour prier pour les âmes de ceux qui avaient été tués. Cela leur rapporta tous les ans 7 florins à chacun, en marmonnant pour les trépassés.
- 1334 – Le 4 septembre, la ville n’était pas encore bien rétablie depuis le dernier embrasement, qu’il y en eu un autre qui consuma les deux tiers de la ville : tout le cloître avec les maisons des chanoines, la cour de l’évêque, le quartier de la Magdeleine, toute l’église et la paroisse de Saint Germain avec les cloches, les reliques et les ornements de cette église. Il y eu 80 personnes qui y périrent.
- 1342 – La guerre s’alluma de nouveau entre le Comte de Savoie, le Dauphin du Viennois et le Comte du Genevois. Il se livra une bataille près de Chambéry ou les uns et les autres se comportèrent fort bien et le Pape les accorda.
- 1344 – Il y eut une grande famine au Pays.
- 1349 – La peste fit de grands ravages à Genève, car il mourut près de 6 000 personnes.
- 1373 – Il fit un si grand froid que toutes les vignes et les arbres se desséchèrent, à ce froid succéda une famine qui dura 2 ans.
- 1377 – On fortifia la ville en relevant les anciennes murailles qui étaient ruinées ou qui menaçaient ruines et en les flanquant de 22 tours.
Période 1400-1500
- 1407 – La grosse cloche dite la Clémence fut fondue proche du bas de le tour ou elle est montée, par Guerry de MARCLAY le 25 octobre. Il y a lieu de croire que les maisons GALLATIN et MAILLET ont été bâties dans la place où elle fut fondue ; les 4 Syndics en furent les parrains.
- 1418 – Le Pape Martin V arriva à Genève, accompagné de 15 cardinaux et du Duc de Savoie, il s’y arrêta près de 3 mois, il créa 4 cardinaux dans l’église de Saint Pïerre. Après avoir donné la bénédiction au peuple, il se retira, y ayant plusieurs fois célébré la messe.
- 1422 – Jean de BROGNIER qui était natif d’un petit village proche d’Annecy, nommé Brogny où il gardait des pourceaux étant jeune. un Cardinal passant par là trouva le garçon à son gré et fort gentil, de sorte qu’il l’emmena avec lui à Avignon où il le poussa aux études. Avant de partir pour y aller, il vint à Genève pour acheter une paire de souliers à la Taconnerie, c’est la rue où l’on vendait du cuir et des souliers. N’ayant pas assez d’argent pour payer le cordonnier qui fit embarras, lui dit : « allez mon ami vous me le payerez quand vous serez cardinal. ce qui fut une espèce de prophétie, car l’étant devenu, il se souvint de ce cordonnier et le récompensa de la charge de son Maître d’Hôtel. Ce fut ce BROGNIER qui fonda la Chapelle des macchabées joignant Saint Pierre où il destina 5 000 florins d’or pour le service de cette Chapelle et pour y entretenir 13 prêtres.
- 1433 – Il y eut encore un autre incendie qui brûla entièrement l’église de Saint Pierre excepté la tour du côté du lac, et le feu fut si violent qu’il fondit l’horloge et les cloches. L’église et le quartier de la Magdelaine en furent aussi brûlés, le feu ayant commencé par une grange près du lac et un vent du nord l’ayant porté au coeur de la ville.
- 1477 – Après une cherté de vivres pendant laquelle une coupe de blé valait 7 florins, la mortalité emporta 7 000 âmes pendant les deux années qu’elle dura.
Période 1500-1600
1503 – La peste qui continuait à Genève fut accompagnée d’une grande sécheresse qui amena avec elle la cherté des vivres et du blé. Elle fut suivie de la famine, ce qui obligea les gens de la campagne qui n’osaient auparavant approcher de la ville, soit pour y chercher des vivres, soit par dévotion : car ils venaient en procession de tous côtés à Notre Dame de Grâce, pour lui demander la pluie, mais ils n’en obtinrent point. Et la cherté continuant même l’année suivante, la coupe du blé qui ne valait auparavant qu’un florin, valais pour lors 50 sols, de sorte que les pauvres gens étaient contraints de vivre d’herbes et de racines.
1504 - Un drôle de larron nommé MORTEL
Les vols d’un infâme larron appelé MORTEL, qui vivait alors, ont quelque chose de surprenant. Chacun savait qu’il faisait ce métier, et l’on tenait tout bien fermé dans la ville de la peur qu’on avait de lui. La nuit n’arrivait pas plutôt que les maîtres criaient à leurs valets fermez les portes de peur du MORTEL. Toutes les précautions qu’on prenait ne servait à rien. Il entrait partout et toujours plutôt chez ceux qui se défiaient de lui. car il semble qu’il ambitionnait plus la gloire de dérober adroitement que le profit.Puis qu’il ne dérobait que de petites sommes pour faire bonne chère avec ses amis. Soit qu’il y eut adresse ou sortilège, il enchantait les gens de telle manière qu’ils perdaient le parler et le pouvoir de résister. La première chose qu’il faisait en entrant, était d’aller prendre les clefs sous le chevet même du maître de maison quoiqu’il fut bien, éveillé. Il allait ouvrir la dépense et la cave, allumait la chandelle, mettait la nappe sur la table, mangeait et buvait sans que personne le put empêcher.
Le lendemain qu’il avait joué quelques tours, il s’en allait au cabaret avec ses compagnons. Les Hottes le recevaient volontiers sans aucun soupçon de lui, car il ne dérobait pas à ceux qu’il fréquentait. Losqu’il n’avait oas d’argent sur lui pour payer ses hôtes, il leur disait quelques fois d’aller chercher au coin de quelque chambre, qui n’eut pas été ouverte depuis quelque temps où ils y trouvaient leur paiement sans qu’il n’y manqua rien.
On s’étonna comment la Justice ne le punissait pas. Il fut souvent emprisonné. Mais les Syndics n’osaient faire contre les lois et coutumes qu’on avait de ne condamner personne s’il n’avouait lui même. Quand on lui donnait la question, il était plus ferme, plus opiniâtre à nier la vérité qu’un martyr n’aurait été confiant à le confesser. On ne sait si cela venait de ce qu’il ne sentait point les tourments, oun s’il avait assez de force d’esprit pour en mépriser le sentiment. Car il ne faisait non plus d’état d’un coup de corde. Il faisait semblant d’avoir bien souffert et disait : « mettez-moi bas, je dirais la vérité. » Hé bien, disait-il après, que voulez vous que je vous dise ? On l’interrogeait. Lui, au lieu de répondre, répétait les mêmes paroles qu’à l’interrogatoire, puis ajoutait, « donnez-moi encore une estrapade pour l’amour des dames. Il ne mourut pas d’une mort aussi honteuse qu’il méritait, mais d’une mort fort cruelle car il fut atteint su nrudement de la peste qu’il en perdit la parole. Sa mère qui le servait dans la maladie et qui craignait qu’il n’échappa, pour être un jour pendu, le fity mettrev dans la bière et enterrer tout vif.
1511 – On acheva de clore et de fortifier le faux bourg de Saint Gervais. Pour les frais nécessaires on imposa quelque gabelle sur le vin et on taxa les plus aisés par forme de prêt.
1519 - Quand le Duc de Savoie joue au Seigneur de Genève
Le 6 février, l’alliance avec Fribourg fut acceptée par le Conseil général. le Duc de Savoie, irrité de cette alliance, leva une armée de 7 à 8000 hommes et vint à Gaillard, il envoya un héraut nommé Chablais qui demanda que le Conseil fut assemblé. On le lui accorda. Il avait sur son bras gauche une Cotte d’Armes et une baguette à la main droite. Il entra de cette manière sans se découvrir, ni saluer le Conseil. On lui dit de s’assoir auprès des syndics et d’exposer sa charge ce qu’il refusa par trois fois. Après quoi, il s’en alla s’assoir, non pas vers les syndics, mais en une place plus éminente et leurs dit ces paroles :
« ne vous étonnez pas Seigneurs Syndics et Conseil de Genève, si je n’ai pas voulu m’assoir par votre commandement et que je le fais présentement sans que vous m’en priez. En voici la raison. Je suis ici de la part de mon très redouté Prince, Seigneur et Maître et le vôtre, Monsieur le Duc de Savoie, auquel il ne vous appartient pas de lui dire de s’assoir, mais à lui de le faire où bon lui semblera et au dessus de vous comme vôtre Souverain Prince et Seigneur et comme je représente sa personne, je l’ai fait. Ainsi de mon siège, je vous expose ma charge qui est qu’il vous mande et commande que vous lui prépariez son logis dans la maison de Ville avec une telle somptuosité et magnificence qu’il appartient à un Prince de sa sorte. Pareillement que vous lui teniez prêt des vivres pour lui net sa compagnie qui fera 10 000 hommes de pied, sans la cavalerie. Car son intention est d’y loger en cet équipage pour rendre Justice. »
Alors on lui dit de se retirer jusqu’à ce qu’on eut délibéré de la réponse qu’on lui devait donner. Ce qu’il fit et un peu après, il fut rappelé et on lui répondit en ces termes :
« Nous sommes également surpris, seigneur Chablais de ce que vous faites et de ce que vous dites. Quand nous vous avons offert un Siège, vous l’avez refusé et après le refus, vous l’avez pris de vôtre autorité, disant que vous l’avez fait comme représentant la personne de Monsieur de Savoie votre Prince et le Nôtre, ce qui nous est une chose inouïe jusqu’à présent. Qu’il soit votre Prince, nous le pouvons croire, mais le nôtre,, non. Car quoique nous nous tenions humbles serviteurs, nous ne sommes pas ses sujets, ni ses vassaux et n’entendons pas que l’on y prétende. Ainsi, il n’appartient ni à lui, ni à vous qui le représentez, de vous assoir où vous êtes. Pour ce qui est de vos paroles, vous nous demandez logis de sa part dans notre Maison de Ville, non seulement pour lui, mais pour 10 000 hommes de pied, sans la Cavalerie, ajoutant qu’il veut venir ici pour faire justice, nous ne savons ce que cela veut dire. Il n’était pas accoutumé à loger dans l’Hôtel de Ville et encore moins avec une si grande escorte. Si c’est comme vous le dites pour faire justice, il ne faut pas qu’il amène si grande compagnie. Car ce n’est pas lui qui a coutume de de la faire, mais l’Évêque , les Syndics et le Conseil, selon les Franchises que lui-même a jurées. Que s’il y a quelqu’un parmi nous qui mérite punition pour avoir commis quelque crime contre lui ou contre quelqu’un d’autre, nous le faisant savoir, nous lui ferons une si bonne justice qu’il aura sujet d’en être satisfait. Mais d’amener un si grand nombre de gens, nous n’avons pas assez de bonne cuisine pour eux. Néanmoins, s’il lui plait de venir avec son train ordinaire, y eut-il même 500 hommes davantage, il sera le bienvenu comme il l’a été autrefois et pourra choisir tel logis qu’il lui plaira, excepté notre Maison de Ville dont nous ne pouvons pas nous passer et on le traitera du mieux qu’on pourra si l’on ne peut le faire selon son mérite. »
Ce discours achevé, le Héraut dit :
« Messieurs, vous ne voulez donc pas accorder la demande de Monseigneur, ni obéir à son commandement. »
« Non », dirent-ils. Alors il vêtit sa Cotte d’Armes et leur dit de sa part :
« Je vous déclare rebelle à votre Prince, à feu et à sang, et pour marquer cela, je vous jette cette baguette, qui la voudra lever, la lève. »
Disant cela, il la jeta au milieu de la salle et s’en alla. Il n’en fut pas sitôt dehors qu’une douzaine de Gentils hommes bottés et éperonnés qui était venus pour le même sujet, entrèrent dans la Chambre du Conseil et dirent :
« Syndics et Conseil de Genève songez à Monseigneur autrement vous aurez sujet à vous en repentir. »
Ensuite de quoi, ils sortirent et montèrent à cheval.
Les Syndics et le Conseil firent savoir au Peuple ce qui était arrivé dont on fut bien étonné. La plupart néanmoins voyant qu’il fallait être assujettis ou mourir, aimèrent mieux le dernier et résolurent de vendre bien chèrement leur vie. Les Syndics commandèrent de se mettre sous les armes et y contraignirent les Ducaux. Les portes furent fermées, les Chaînes tendues et les sentinelles postées.
Le Duc ayant eut la réponse de son Héraut s’approcha de Genève, venant à Gaillard avec toute son armée qui s’augmenta de ceux du Faucigny et du Chablais. Il fit fermer les passages pour s’assurer que rien entra ni ne sorti de la Ville.
Les Genevois consultèrent le député de Fribourg, s’il devaient donner entrée au Duc ou non. À quoi, il répondit :
« Le Duc votre ennemi est à vos portes avec son armée et son Artillerie et mes Supérieurs, vos amis sont dans le dessin de ne pas souffrir qu’on vous maltraite. Mais je ne sait s’ils viendront assez à temps. »
Sur cela, tout le monde posa les armes, comme si l’on était déjà rendu. Les Syndics avec le Député allèrent le lendemain matin à Gaillard vers le Duc et accordèrent qu’il entra dans Genève avec son train et 500 hommes pour la Garde, promettant de n’y faire aucun dommage ni en général, ni en particulier. Ce qui étant conclu, toutes les portes furent ouvertes et les Chaînes détendues. Le Duc donnant à entendre qu’il n’y ferait entrer que les 500 hommes et qu’il ne ferait point grand séjour. Mais le Comte, son frère entra le premier par la Porte Saint Antoine, armé de toutes pièces, sur un beau cheval et après lui beaucoup d’infanterie avec laquelle, il fit abattre la Porte afin que le Duc passa par dessus, comme en triomphe. Le Duc entra tout armé, hormis la tête, son page Jacques de Watteville, qui fut depuis avoyer de Berne, portant devant lui son casque.
Le Duc étant donc rentré à Genève y fit loger non seulement ceux qu’on lui avaient accordé, mais encore le reste de son armée. Le comte de Genevois logea à la Maison de la Ville et à 2 heures du matin envoya quérir les Syndics, leur demandant les clés des Portes, des Boulevards, de l’Artillerie et des Munitions. Dans cette consternation, on ne lui refusa rien. Il les envoya au logis de son frère. Il répartit les logis de cette manière :
- Montrottier avec la compagnie de Faucigny à Saint Gervais
- Ceux du Pays de Vaud à Saint Léger jusqu’à Notre Dame de Grace,
- La troupe de Monsieur de Coudrée qui était du Chablais, depuis Notre Dame du Pont jusqu’au Molard
- Ceux de Savoie et de Genevois au Bourg du Four
- La Noblesse depuis le Molard jusqu’à Rive.
Ces soldats mal disciplinés faisaient mille insolences dans la ville. Il ne se contentaient pas de boire du vin sans payer, ils le laissaient verser dans la cave, jetaient la plume des lits au vent. Et avec tout cela ils n’étaient que poltrons. Pour les éprouver, le Comte fit donner une fausse alarme qui fit cacher cette canaille ça et là. Montrottier fit lever les cadenas des chaînes et les fit porter au logis du Duc qui pour comble de mortification aux bourgeois, fit crier par les carrefours le lendemain de son entrée :
« On vous fait savoir de la part de notre très redouté Prince et seigneur, Monsieur le Duc de Savoie, que personne ne soit si osé, ni si hardi, sous peine de 3 coups d’estrapade , de porter aucune arme offensive ni défensive. Egalement que quoi qu’il arrive nul n’est à paraitre à la rue, ni mettre la tête aux fenêtres parce que Monseigneur veut faire justice.
Ceux qui n’étaient pas dans ses bonnes grâces se tenaient cachés. Quelques uns voulurent faire les mauvais et porter des épées contre cette défense, mais on leur fit sentir la corde et il n’y avait autre remède que la patience. Les Députés de Genève pressaient en même temps Messieurs de Fribourg de leur donner secours. Ils leur accordèrent un Enseigne, ce qui était très peu pour une conjoncture semblable. Mais tous les plus braves de la jeunesse de Fribourg s’étaient rangés sous cette Enseigne et étant partis, leur nombre s’augmenta partout où ils passèrent, même de quelques sujet du Duc. De sorte qu’ils se trouvèrent bientôt 6 à 7000 hommes. Ils firent d’autres Enseignes, s’avançant toujours vers Genève. Etant arrivés au Pays de Vaud, ils se saisirent du gouverneur, le Sieur de Lulin et étant avertis que le Duc était dans Genève, ils lui dirent que si on faisait quelque outrage à leurs Combourgeois , ils lui en feraient autant et l’emmenèrent avec eux. Ils entrèrent sans résistance dans Morges dont les habitants avaient fuit et avaient traversé le lac. Ils se campèrent là et Lulin ne manqua pas d’avertir son Son Altesse de ce qui se passait.
Le Duc, jugeant qu’il devait changer de ton, fit publier qu’on ne maltraita aucun de Genève, ni en sa personne, ni en ses biens sous peine de la vie et envoya de Maglian, Capitaine de Cavalerie, pour garder le passage de Nyon. Il fit venir le Député de Fribourg et lui dit :
« Monsieur le Député, je vous prie d’apaiser les choses, vous voyez bien que je n’ai fait déplaisir à personne et je vous donne parole de n’en point faire encore par ci-après. Allez vous en avec mes Députés au Camp de vos gens et faites qu’ils s’en retournent. »
Le Député qui se souvenait de la manière qu’il l’avait reçu à Gaillard, lui répondit :
« Monsieur, croyez-vous qu’un tel homme que moi puisse faire cela ? et continuant en son patois de Fribourg « Hé Monsignou vo volly que j’allon vers nôtrou Seigneu et Superieu li porta de parole per vo, manda li de voutre gen qui porton voutre Jangle (c’est à dire vos bourdes) car de mè ne leu porterai pas : vo m’avi preu promet de chute, et à mé et à mou Superieu, et n’en avi ren tenu ; assi pou tendri vo cetta hice. »
Enfin, il lui refusa. Le Duc voyant cela, le laissa. Il y envoya néanmoins les Députés qui étant arrivés à peu d’heures à Morges demandèrent aux capitaines :
« Pourquoi ils étaient venus en armes dans le pays du Duc ? »
A quoi ils firent réponse par une semblable demande :
« Pourquoi il était entré armé dans Genève leur alliée ? »
Le Duc, apprenant cela, donna charge à ses députés d’aller trouver les autres cantons pour les prier de dépêcher ceux de Fribourg et les faire retirer. Enfin, après des Conférences, l’armée du Duc se retira de Genève et les Fribourgeois du Pays de Vaud.
1528 - Berne devient protestante
Les Bernois après plusieurs prédications et disputes bannirent de leur ville la religion catholique et embrassèrent la protestante. Zwingle et Oecolampade la prêchaient dans la Suisse, Berthold Haller à Berne, pendant que Luther le faisait en Allemagne. Ceux de Berne voulurent obliger certains villages, que ceux de Fribourg prétendaient leur appartenir, à recevoir la même doctrine. cela causa du bruit entre ces deux villes qui demandèrent l’une et l’autre secours à Genève. De peur de déplaire à l’une en complaisant à l’autre, elle envoya à chacune un capitaine et une compagnie de 150 arquebusiers. Jean PHILIPPE commandait celle qui était destinée à Berne. RICHARDET alla à Fribourg. On remarqua que ces deux compagnies commencèrent à se harceler et se battre à Genève. Mais Dieu voulut que le différent des deux villes fut apaisé et le secours renvoyé.
1530 - Description des quartiers, églises et monastères de la ville
La Peste ravagea Genève, il y eut un nommé Michel CADDOZ, et plusieurs autres, ayant été convaincus d’avoir par méchanceté et pour hériter des biens, « empestiféré » des linges et les avoir portés dans les endroits les plus passagers. Ils furent tenaillés, décapités, et écartelés et immédiatement après la peste cessa.
Genève avait alors, outre Saint Gervais et le Bourg du Four, qui sont présentement incorporés à la ville, ces 4 faubourgs : celui de Rive, depuis la Porte de ce nom, jusqu’aux Eaux-Vives. Celui de Saint Victor, celui de Saint Légier, qui allait le long de Plein-Palais jusqu’au Pont d’Arve ; et celui qui allait depuis la Corraterie jusqu’à l’Hôpital des pestiférés. Ces quatre faubourgs, qui avaient presque autant de maisons ensemble que la ville, furent presque tout à fait rasés, pour l’arrondir et la resserrer. Et, au lieu de 6 portes qu’elle avait, elles furent réduites à 2. Les boulevards furent bâtis avec les matériaux des faubourgs.
La ville, avec ses dehors, avait 7 paroisses :
- La première était celle de l’Église Cathédrale de Saint Pierre, sous le titre de Sainte Croix ;
- la deuxième, Notre-Dame la Neuve, à quelques pas de Saint Pierre, qui est aujourd’hui le Temple Allemand ;
- la troisième, la Magdelaine ;
- la quatrième, Saint Germain ;
- la cinquième, Saint Gervais ;
- la sixième, Saint Légier ;
- et la septième, Saint Victor, où était l’Église du même nom. Ces deux dernières furent rasées.
Il y avait trois monastères dans la ville et deux aux faubourgs. Ceux de la ville étaient :
- Les Cordeliers au Couvent de Rive.
- Les Cordelières ou Religieuses de Sainte Claire, où est maintenant l’Hôpital.
- Les Jacobins en la Rue de la Corraterie, au Couvent appelé Palais, à cause de sa grandeur ; où les Ducs de Savoie ont souvent logé, et où était l’Horloge du Pont du Rhône, qui fut consumée lors de l’Incendie du Pont en 1670.
Dehors il y avait :
- le Monastère de Saint Victor de l’Ordre de Cluny, avec un prieur & neuf moines, qui vivaient de leurs rentes. On tient qu’anciennement c’était un Temple dédié à Mars, Jupiter & Mercure, et qu’en leur place on l’avait consacré à Saint Victor, Saint Vincent et Saint Ours, quoiqu’il ne porta que le nom du Premier.
- l’autre était des Augustins près du Pont d’Arve, appelé Notre Dame de Grâce, parce que le bâtard René y avait fait peindre une Notre Dame belle et de bonne grâce, qu’il mit dans la Chapelle qu’il avait fait bâtir : c’est là l’étymologie qu’on lui donnait vulgairement ; mais il est bien plus apparent qu’on lui donnait ce nom, à cause des grâces qu’elle accordait ; car on publiait qu’elle faisait de grands miracles, et particulièrement de ressusciter des enfants, qu’on apportait de toutes parts, pour leur faire recevoir baptême.
- Il y avait aussi une autre Abbaye de riches Moines à Saint Jean les Grottes, vis-à-vis de la Bâtie ;
Plusieurs autres Chapelles :
- comme hors de Rive une de Saint Jean de Jerusalem, appelée le Temple, où on enterrait les enfants qui étaient venus morts au monde,
- la Chapelle Sainte Marguerite,
- celle de Saint Laurent,
- et Notre Dame du Pont, où est présentement la Monnaie.
Il y avait outre cela sept Hôpitaux, qui ont été réduits à deux, l’Hôpital général et celui des pestiférés en Plein-Palais.
1532 - Des pasteurs protestants viennent prêcher à Genève
Les Ministres Farel et Saunier arrivèrent à Genève, ils tinrent dans leur logis plusieurs discours pour faire connaître au peuple la doctrine qu’ils enseignaient : ils firent faire une dispute entre eux et quelques catholiques, après quoi, il leur fut commandé de sortir de la ville sous peine de prison. Ils se retirèrent donc, escortés de quelques citoyens, qui les favorisaient, et ils allèrent prêcher à Orbe et à Grandson.
Peu de temps après vint à Genève Antoine Froment, disciple de Farel : Il mit par la ville des affiches, par lesquelles il promettait d’enseigner à lire et à écrire dans un mois. Sous ce prétexte, il enseignait à la jeunesse, et aux hommes faits, la doctrine des protestants. Ceux qui y prenaient goût amenaient avec eux des hommes et des femmes, dont le nombre se multipliait tous les jours. Il y avait en même temps un cordelier nommé Christophe Bouquet, qui était Protestant en son âme, car il ne s’opposa point à ce parti naissant, et même ordinairement, après son sermon, une partie allait ouïr Froment dans une salle.
1533 - Les sermons se font plus pressants
Le premier jour de l’an à l’issue du Sermon de Bouquet, une si grande foule de gens vint en la salle où prêchait Froment; que tous les étages et les environs de la maison étaient pleins de monde : ce qui fit crier à cette Troupe : « Au Molard, Au Molard« , dont les plus proches de Froment le prièrent et le portèrent, pour ainsi dire, sur un banc de poissonnière à la place du Molard, le Peuple criant; « Prêchez-nous la Parole de Dieu ». Froment ayant donc repris son Discours, le sautier de la ville arriva là-dessus, et lui vint faire commandement de se taire. Il répondit, qu’il valait mieux obéir à Dieu qu’aux hommes et poursuivi.
1535 - On s'en prend aux reliques et objets catholiques
- le 22 Juillet. Le jour de la fête de Sainte Magdelaine, Farel accompagné d’une foule d’auditeurs, vint prêcher à l’église paroissiale de la Magdelaine, les prêtres n’ayant pas le temps d’achever, la messe, et le peuple qui y était, s’enfuyant avec eux.
- Six jours après, il vint prêcher à Saint Gervais, où messieurs les syndics avaient mis 50 hommes de garde, afin qu’il n’y eût aucun désordre.
- Le cinquième d’août, il alla prêcher à Saint Dominique de Palais, et le huitième à Saint Pierre, au son de la grosse cloche. Ce jour-là les reliques furent mises au vent par la populace, et les images de cette église abattues. La statue même de Charlemagne, qui était au frontispice, fut renversée, ce qui déplu fort aux gens d’esprit.
- Le lendemain les trois Capitaines Nicolas Baudichon, Pierre Vandel, et Ami Perrin allèrent, avec leurs compagnies, tambour battant, à Saint Dominique, où ils en firent encore pis. Ils y endommagèrent un tableau, qui avait couté plus de 600 ducats. De là, ils s’en allèrent au Pont d’Arve, où Messieurs les syndics accoururent avec leurs bâtons, pour empêcher qu’ils ne démolissent la chapelle de René de Savoie.
- Le jour qui suivit, Farel vint prêcher au conseil des deux cent, et déclama fort contre la messe et les prêtres.
- le 27 Août, les syndics ordonnèrent que tous les citoyens et habitants eussent à suivre la religion Protestante, abolissant absolument l’exercice de la Religion Catholique. Les Religieuses de Sainte Claire tinrent bon. Il n’y eut qu’une nommée Blaisine, laquelle sortit du Couvent, et présenta requête au lieutenant, afin que les soeurs lui donnassent dot. Elles le refusèrent, disant qu’elle n’avait rien apporté au couvent. Néanmoins on les fit consentir à lui donner 200 écus, à prendre sur les meubles du couvent.
- le 30, elles partirent de Genève étant escortées des syndics et du lieutenant jusqu’au Pont d’Arve, comme elles avaient souhaité. Elles n’étaient que neuf, et il y en avait quelques-unes qui depuis 30 ans n’étaient point sorties du couvent. Aussi employèrent-elles toute la journée pour arriver à Saint Julien, qui n’est qu’à une lieue de Genève. Elles étaient même si étonnées de se voir à la campagne, qu’il y en avait qui voyant des vaches ou des moutons, croyaient que c’était des lions et des ours.
1536 - Le duc de Savoie en profite pour assaillir la ville
Le changement de religion contribua beaucoup à fomenter les mésintelligences entre le Duc et les Genevois : Il se fit des escarmouches, dès le commencement de l’année, vers le Pont d’Arve, et les ennemis se rendirent maîtres de Notre Dame de Grâce, la nuit du troisième Janvier, mais le jour arrivé ils abandonnèrent ce poste, et il fut résolu de raser ce couvent et les maisons des environs. Quelques jours après, ils s’approchèrent des murailles pour escalader la ville du côté de Saint Gervais, de Rive et de Saint Victor, mais l’alarme étant donnée ils furent repoussés avec perte.
Le 24 Janvier, les Genevois se voyant presque bloqués, et étant pressés de la faim, firent une sortie de trois cents hommes, pour écarter les ennemis. Ils en trouvèrent entre Chêne et Cologny un parti de cinq à six cents ; ils ne laissèrent pas de l’attaquer, et de le pousser si vivement, qu’ayant mis la cavalerie en fuite, les gens de pied perdirent courage, et se laissaient tuer comme des bêtes : jusque-là que le Capitaine de Verey, qui commandait la sortie, ayant compassion de ce carnage, retenait les siens, en leur disant : « Hé ! mes amis, laissez-en au moins pour labourer la terre ». Le prévôt du duc de Savoie y fut trouvé entre les morts, avec une centaine des siens , et plusieurs prisonniers. Les Genevois n’y perdirent que 3 ou 4 hommes.
29 janvier – Les Genevois n’ayant point de nouvelles du secours que les Bernois leur avaient promis, et les vivres leur étant coupés par terre, ils équipèrent une barque avec quatre bateaux, et mirent sur le lac environ huitante (80) soldats commandés par de Verey. Il n’y furent pas plutôt, que les cloches du Pays de Savoie commencèrent à donner l’alarme, et comme ils voulurent faite descente vers Bellerive (NDLR : commune actuelle de Collonge Bellerive devenue genevoise), il trouvèrent trois Compagnies prêtes à les recevoir ; de sorte qu’ayant fait volte-face de l’autre côté du lac, ils vinrent entre Gentoux (NDLR : commune actuelle de Genthod) et Versoix, où ne trouvant que des vieillards et des enfants, ils emportèrent tout ce qu’ils purent, jusqu’aux cloches de ces deux villages, pour tout exploit de ce jour là.
Le lendemain, ayant appris que les ennemis, à l’approche des Bernois, avaient abandonné Sacconnex (NDLR : commune actuelle du Grand Saconnex) et Peney, ils sortirent avec de Verey, et y mirent garnison. Ils trouvèrent dans ces deux Châteaux force provisions, qu’ils firent transporter dans la ville, et peu de temps après, ils firent sauter celui de Peney.
Berne en profite pour soumettre le pays de Vaud
31 janvier – Les Bernois s’avancèrent vers Nyon mettant le feu à toutes les forteresses et Abbayes du Pays de Vaud.
2 février – L’Armée de Berne composée, avec ceux de Neuchâtel, de sept mille hommes, arriva à Genève, il fut résolut que l’on marcheraient du côté de Saint Julien et du Vuache, pour aller battre le Fort de la Cluse, tandis que les gens qu’on avait envoyés sur la montagne, roulerait dessus de grosses pierres. Après que le canon eut joué, ils se rendirent prisonniers, et la garnison fut menée à Gex : on revint chargé de vivres et de butin.
18 février – Les Bernois achevèrent de prendre les meilleures places du Pays de Vaud ; Lausanne et Yverdon se rendirent à composition : le Château de Chillon leur donna plus de peine, et les Genevois y envoyèrent leur frégate, pour l’assiéger aussi par eau. S’étant, à la fin rendu, on y trouva quelques prisonniers de Genève. Les Valaisans voulant aussi profiter du désordre, prirent les armes et occupèrent une partie du Chablais. Les Genevois se rendirent maîtres de Jussy , Thyez , Peney, Gaillard, Bellerive et Selegny (NDLR : Commune de Céligny aujourd’hui), ils y établirent des châtelains et rasèrent le château de Gaillard.
Genève passe à la Réforme
21 mai – On institua des écoles pour la jeunesse, l’on publia à son de trompe qu’on eut à suivre la Religion reformée, et les prêtres qui ne voulurent pas s’y conformer furent obligés de se retirer, mais le nombre en fut petit.
Les gens de la campagne tenaient encore bon pour la religion catholique. Le magistrat en assembla tous les prêtres ; qui dépendaient de leur ressort, et le premier Syndic portant la parole, leur dit, en présence de Farel et de Bonnivard, qu’ils eussent à montrer par la Sainte Ecriture, que la messe et les autres institutions du Pape, étaient approuvées de Dieu, sinon que tout exercice leur en serait défendu. Le plus ancien qui parla pour tous, fit une fort belle repartie, en ces termes :
- « Certainement, très honorés Seigneurs, nous sommes extrêmement surpris d’un si prompt commandement que vous nous faites, d’abandonner sans une plus mûre délibération, une religion annoncée depuis tant de siècles ; reçue pour juste, sainte et salutaire, et cela, sans nous convaincre du contraire. Vous l’avez, à la vérité, quittée vous-mêmes, mais non pas en un instant, comme vous voudriez que nous fissions, puisqu’on vous a longtemps prêché pour vous instruire. Vous l’avez, à la vérité, quittée vous-mêmes, mais non pas en un instant, comme vous voudriez que nous fissions, puisqu’on vous a longtemps prêché pour vous instruire. Nous sommes vos très-humbles sujets, mais néanmoins chrétiens rachetés par le Sang de Notre Seigneur comme vous et passionnés pour notre salut, comme vous l’êtes pour le vôtre. Nous vous supplions donc pour l’honneur de Jésus-Christ Notre Père et Sauveur commun que vous souffriez que nous nous instruisions comme vous l’avez été. Envoyez-nous des prédicateurs qui nous enseignent, et nous montrent en quoi nous errons ; alors, si on nous peut convaincre, nous n’aurons plus de peine à suivre votre exemple, et à nous soumettre entièrement à vos volontés. »
Le premier Syndic ayant ouï cette réponse, les fit retirer, et leur refusa leur demande.
Calvin prêche à Genève
14 septembre – Jean Calvin de Noyon en Picardie , accompagné de son frère Antoine arriva à Genève, dans le dessein de se retirer à Bâle ou à Strasbourg ; la guerre lui fit éviter le droit chemin. Farel Réformateur le connaissant pour un homme d’érudition, le conjura de s’arrêter à Genève, non pour prêcher , mais pour enseigner la théologie ; Calvin déféra aux tendres instances de Farel, et se mit à servir l’Église de Genève gratuitement. Le refus que firent Calvin, Farel et Courrault de se conformer à l’usage de Berne pour la Communion, lequel était de la donner avec du pain levé. Il sorti un Arrêt du Conseil, par lequel il était ordonné à ces trois Ministres de vider la Ville dans trois jours.
Calvin répondit à la signification qui lui en fut faite : « A la bonne heure; si nous eussions servi des hommes, nous serions mal récompensés, mais nous servons un grand Maître, qui bien loin de ne pas récompenser les serviteurs, leur paye ce qu’il ne leur doit pas. »
Il s’en alla à Bâle et de là à Strasbourg, ou par permission du Magistrat il établit une Eglise française. Et Farel se retira à Neuchâtel.
1541 - Exclu de la ville, Calvin revient sur l'insistance de celle-ci
1er mai – Le Conseil Général révoqua le bannissement des trois ministres. Les danses et les chansons profanes furent défendues ; on commença à parler de l’établissement d’un Consistoire, et Calvin fut redemandé à ceux de Strasbourg, qui faisaient difficulté de le laisser aller ; et lui même n’y voulait pas consentir : enfin il fut accordé aux prières de ceux de Genève , et il y arriva le 13 septembre 1541. Il était infatigable, il préchait d’ordinaire tous les 15 jours une semaine toute entière; faisait des leçons de théologie trois fois la semaine, se trouvait au Consistoire, faisait tous les Vendredis des Remontrances et des Discours à la Congrégation, et répondait à quantité de lettres de Science et de Controverse, qu’on lui écrivait de toute part. Il établi les catéchismes du dimanche : il dressa la Police ecclésiastique, sur laquelle ont fit les Ordonnances ecclésiastiques ; la Liturgie et les Prières publiques. Aux soins et sollicitations de Calvin on construisit le Collège, tel qu’on le voit aujourd’hui. Calvin en compila les ordonnances,
Théodore De Bèze, en qualité de Recteur, fit un discours en latin à la première solennité académique, qui fut le premier juin 1559 en présence du Conseil, des Ministres et des écoliers.
La mort de Calvin à Genève
Calvin était d’une taille médiocre et assez délié. Il avait le visage pâle et maigre., la barbe longue et en pointe, comme on la portait en ce temps-là, l’esprit vif, la mémoire heureuse, la conversation douce. Il était sobre, laborieux, clair et poli dans ses sermons, profond dans ses leçons de théologie et éloquent dans tous les ouvrages, il était d’une constitution de corps extrêmement faible. Il mourut le samedi 27 mai 1564, âgé de 54 ans, 10 mois et 17 jours, étant né le 10 Juillet 1509. Il fut enterré le lendemain au cimetière commun de Plein-Palais, comme il avait ordonné par son testament, sans pompe, ni épitaphe, mais seulement avec un grand convoi de presque toute la ville.
1544 - L'évêque de Genève à Annecy
L’Evêque Pierre de la Baume, qui fut le dernier Evêque de Genève , étant mort en Franche Comté, Auberive (NDRL : il s’agit de Louis de Rye qui venait de l’abbaye d’Auberive – Haute Marne) lui fut substitué par le Pape. Il porta le nom d’Évêque de Genève et fit la résidence à Annecy.
1545 - La peste, La Claudia
La Peste commença de se faire sentir, ayant été communiquée par des soldats, qui allaient au service du Roi de France. Un nommé LENTILLES, qui avait été serviteur de l’Hospitalier, du temps de CADDOZ (NDLR : voir 1530), commença à pratiquer ce qu’il avait appris de lui, mettant la peste par tout où il pouvait, avec des linges qui avaient touché les charbons des pestiférés. Il avait gagné presque toutes les femmes qui nettoyaient et parfumaient les meubles des pestiférés. Elles avaient mis à la peste le sobriquet de la Clauda, et elles se réjouissaient quand elle s’augmentait. Lors qu’elles se rencontraient elles se demandaient; comment se porte la Clauda. La réponse était, elle ne vaut rien, elle est toute endormie; ou s’il y avait quelques maisons nouvellement attaquée, elle fait grand chère en un tel lieu. Un nommé Bernard Tallent, complice de Lentilles, fut saisi par le Bailli de Thonon, à qui il avoua tout.
Il envoya à Genève une copie de sa confession. Ils saisirent Lentilles et l’examinèrent, mais il ne voulut rien avouer , quelque tourment qu’on lui fit souffrir.
On l’envoya à Thonon pour être confronté à son complice, qui lui soutint le crime; il ne lassa pas de le nier, malgré la question qu’on lui donna, jusqu’à qu’il eut l’épaule cassée, dont étant mis à bas et dans le lit, il mourut quelques heures après, sans dire autre chose, si ce n’est, que si on voulait tout nettoyer; on se saisit de tous ceux qui servaient l’Hôpital. Ce qui fut fait, et la plupart ayant tout avoué, furent brûlés tout vifs au nombre de 7 hommes et de 24 femmes.
Ils déclarèrent que Lentilles les avait fait obliger par des serments exécrables d’exécuter leurs mauvais desseins, d’engraisser les portes et de multiplier la peste, jusqu’à ce que ceux de Genève fussent réduit à telle extrémité, qu’on les put nourrir d’une coupe de blé. On aurait eu de la peine à le persuader, qu’un si grand nombre de personnes eussent consenti à une si détestable méchanceté, si elles n’avaient fait la même confession, sans savoir rien l’une de l’autre. Le chirurgien et deux autres furent tenaillés et écartelés. Après cela, la peste cessa peu à peu, y étant mort 2000 personnes.
1555 - Genève accueille les réfugiés protestants d'autres pays
Le nombre des étrangers croissait à vue d’œil dans la Ville. Quantité d’anglais s’y retirèrent, et y dressèrent une église de leur nation, comme avait fait auparavant les italiens en 1551. Mais la Reine Elisabeth étant monté sur le trône, et fait profession de la religion protestante, les anglais retournèrent en leur pays, et remercièrent la seigneurie de la protection qu’elle leur avait accordé.
1567 - Excommunication, bruits de guerre et peste
Le Pape lança une terrible excommunication contre les Genevois, qui ne leur fit point de mal. Le Duc d’Albe passant par la Savoie avec des Troupes , pour aller arranger les Hollandais qui s’étaient soulevés contre le Roi d’Espagne, mit l’alarme à Genève et en Suisse, on le renforça par précaution de sept Compagnies de troupes étrangères qui étaient venues au secours de la Ville, l’on fit toute diligences pour donner ordre à la sureté de la Place ; ce que voyant, le Duc d’Albe, il n’osa rien entreprendre. Les Troupes étrangères qui étaient à Genève, ne voulant pas demeurer oisives, prirent aussi la route de la Hollande pour aller au secours de ceux de leur Religion.
Ce fut en ce temps là que l’Arsenal de Genève fut bâti. Ces bruits de guerre furent suivis de la peste, qui emporta bien du monde. On découvrit, comme aux précédentes, des gens qui s’aidaient à infecter la Ville, et qui avaient appris ce malheureux métier à l’école de LENTILLES (ndlr : voir 1545). On en tenailla et brûla quelques-uns, entr’autres un nommé le Grimaud et ses complices, mais nonobstant cela, elle dura jusqu’en 1572.
Cette année acheva de l’éteindre, parce qu’elle fut une des plus froides : on traversait le lac sur la glace presque vis-a-vis de Cologny ; et les moulins ne pouvaient tourner; ce qui causa une grande disette de farine.
1574 - Tremblement de terre et alliance avec la France
3 mai – La Ville fut aussi secouée deux fois de tremblements de terre, dont le premier renversa dans le fossé la Porte de Cornavin, et en 1576 et 1578 parurent deux comètes.
Elle eut également un sujet de joie par l’alliance de Henri III, Roi de France, avec les Suisses, dans laquelle Genève fut comprise et fut qualifiée de clef et boulevard de la Suisse, que les Cantons y enverraient en cas de siége ou autre nécessité de guerre, suffisamment nombre d’hommes, que le Roi soudoiera, et que la Ville donnera passage aux troupes, passant à la file et sans désordre. Ce Traité fut conclu à Soleure en 1579. entre le Roi et les Villes de Berne, Soleure et Genève , Zurich y fut depuis ajouté.
1582 - Nouvelle tentative du Duc de Savoie à s'emparer de la Ville et proposition des Juifs
Le Comte de Raconis, général de Charles Emmanuel Duc de Savoie, vint auprès de Genève, comptant y trouver des intelligences, surtout du côté de St. Gervais, où il trouva en effet la porte ouverte, mais on l’attendait de pied ferme, il fut obligé de se retirer fans rien entreprendre ; il voulut attaquer le fort d’Arve (NDRL : à Carouge, il défend le pont d’Arve une entrée de la ville de Genève), mais il fut repoussé avec perte, ce qui l’obligea à se retirer, après avoir fait bien du dégât aux villages de Genève.
Un nommé des Plans de Thonon s’était retiré dans Genève , pour y conduire des pratiques secrètes. Il avait . été reçu Bourgeois, ayant acheté une maison voisine de la Porte de Rive, ou il vendait du vin aux soldats de la garde. Il avait envoyé la hauteur des murailles au Duc, introduit quelques capitaines et miné chez lui pour y faire entrer des Troupes qui devaient égorger le corps de garde. Il fut décapité avec trois autres, savoir, Pierre Taravel, Jean Balard et Ami Lambert, furent accusés et convaincus d’être entré, pour de l’argent, dans un complot de trahison, contre la liberté de leur patrie. Ceux qui furent présents à cette exécution, en racontèrent une chose remarquable, c’est qu’une des têtes étant coupée fit un bond sur l’échafaud et tomba à terre, d’où elle se lança contre un des assistants, au manteau duquel elle s’attacha si fortement avec les dents, qu’il ne fut pas possible de l’en séparer, qu’en coupant la pièce du manteau.
Cette année, les Juifs s’offrirent de venir à Genève au nombre de huit à dix mille, d’y bâtir à leurs dépens vers Saint Jean ou Saint Victor, et d’enfermer de murailles leur quartier, où la Ville tiendrait Garnison à leurs frais. Ils promettaient de plus, de se présenter les premiers au combat quand on les emploierait, de payer un tribut annuel a la République, et de subir les autres lois, qu’on leur imposerait, se contentant d’avoir ce lieu pour retraite et pour leur négoce, ce qui leur fut refusé, après plusieurs disputes.
1584 - Un nouveau tremblement de terre
1er mars – Un Dimanche sur le midi, le temps étant fort serein, on sentit un grand tremblement de terre, qui dura dix ou douze minutes , se faisant non seulement remarquer par le cliquetis des vitres, des tuiles et des lambris, mais ébranlant jusqu’au fondement des maisons et jetant par terre beaucoup de cheminées. On le sentit dans tous les environs du lac, et il redoubla trois jours de suite.
A une demi lieue de la Ville d’Aigle au Canton de Berne (ndlr : le canton de Berne avait annexé la canton de Vaud en 1536), on vit s’élancer d’un entre-deux de rocher une prodigieuse quantité de terre, qui tomba comme une ravine d’eau, et combla presque en un instant les valons et la campagne voisine.
Le Hameau de Corbery (ndlr : Corbeyrier aujourd’hui) en fut d’abord enseveli, excepté une seule maison, dont le maitre étonné du fracas qu’il entendait, dit à sa femme, qu’il croyait que la fin du monde fut venue : ils se mirent à prier Dieu, et pendant qu’il le faisaient, la terre passa comme une vague impétueuse par dessus leur maison, sans y faire autre mal, si ce n’est que l’homme fut un peu blessé d’un éclat à la tête. On trouva aussi dans une autre maison, un enfant dans son berceau sain et sauf, la mère accablée des ruines de sa maison étendant les bras sur lui. La terre s’augmentant à mesure qu’elle roulait de même qu’un amas de neige, ensevelit, au Village d’Yvorne au dessous de Corbery, 69 maisons, 106 granges pleines de denrées, 100 personnes, et grande quantité de bétail. Cette terre était mêlée d’une grêle de pierres et d’une nuée d’étincelles et de fumée, qui répandait l’odeur du souffre aux environs.
Cette pluie de terre, occupa environ une lieue d’étendue, et la largeur de douze arpents. Son épaisseur était inégale et la moindre était de dix pieds: tout cet espace qui en fut couvert fut rendu si uni, comme s’il n’y eût jamais existé de bâtiments. Ce Tremblement fut si violent, que près du Village de Moteru (ndlr : probablement Montreux), le lac s’avança plus de vingt pas outre son ordinaire, et qu’à Villeneuve à la tête du lac, des tonneaux de vin se trouvèrent dressés sur leurs fonds.
18 octobre – Genève fit une alliance perpétuelle avec le Canton de Zurich, c’est la même qui subsiste aujourd’hui, en mémoire de quoi fut mise une belle inscription latine à la Maison de Ville.
1585 - Famine et cherté des vivres
La famine et la cherté des vivres survinrent, et durèrent presqu’un an. Le plus cruel était que quoi qu’on mangeât beaucoup, on ne pouvait se rassasier, et c’est alors qu’on pouvait dire avec raison, que Dieu avait rompu le bâton et la force du pain, car on était aussi affamé une heure et demi après le repas , qu’auparavant. On trouvait les pauvres villageois expirants par la Campagne.
Ceux qui avaient du pain au four étaient obligés de l’aller garder, de peur qu’un autre ne l’enlevât.
1589 - La guerre de Genève et ses alliés (France et Suisse) contre le duc de Savoie
Henri IV, Roi de France, invita les Genevois par l’entremise de Sancy à faire la guerre au Duc de Savoie, d’après plusieurs contestations on y consentit , l’on publia les ordres de la discipline militaire à son de trompe.
14 mai – Les troupes françaises et suisses allèrent en Franche-Comté, le départ de cette armée mit en peine les Genevois, qui se voyaient chargés des frais de la guerre, après s’être presque épuisés d’argent, de vivres et de munitions.
Le Duc ayant eu avis de cela, envoya le Baron d’Hermance (NDRL: gouverneur du Chablais pour le duc de Savoie), qui prit le château de Boëge, où il n’y avait que dix-huit soldats, il vint aussi assiéger Marcossey, qui se défendit si bien qu’il fut contraint de lever le siège, à cause de 300 hommes de secours que les Genevois leurs envoyèrent.
Le Duc s’avança vers le Fort d’Arve, avec son avant garde de 1500 fantassins et 500 chevaux, où il fut repoussé avec perte. Il fit aussi une tentative fur le château de Terny (NDRL : Ternier aujourd’hui), où ils perdirent Charles de Grenoble un de leurs commandants.
Les Genevois abandonnèrent Marcossey, après y avoir mis le feu, pour être trop difficile à secourir : étant éloigné de quatre lieues. On en fit de même de quelques autres places de peu d’importance, et on se contenta de garder Bonne et Monthoux. Le Duc vint en personne avec deux gros canons et quatre pièces de campagne, devant le Château de Ternier, qui n’était qu’une Tour antique avec une muraille fort épaisse. Les assiégés ayant refusé de se rendre à la sommation qu’on leur fit, la batterie commença, et après 120 coups de canon, qui blessèrent le lieutenant qui commandait dans la place en l’absence du capitaine, les assiégés se rendirent sur la promesse qu’on leur fit de leur laisser la vie sauve; mais nonobstant cela étant sortis , ils furent garrottés et pendus par ordre du Duc, quoique ceux de sa suite lui en représentassent la conséquence.
Il y eut quelques jours après, un escarmouche vers le fort d’Arve, où son Altesse y eut du pire, quoique, son armée fut de sept à huit mille hommes. Le Baron de Pressiac, qui commandait une partie du régiment de Montrevel , y fut pris.
Petit fort d’Arve (1589) – Michel Bénard, graveur – Bibliothèque de Genève
3 juin – Il y eut un combat au Plan des Ouates, à demi lieu de ce fort où 500 Genevois qu’on y avait envoyé battirent 4000 hommes des ennemis, dont il en resta 200 sur la place, et plusieurs capitaines et personnes de marque entre lesquels fut le Comte de Salenove maître de camp, un des plus braves de l’armée. Il avait juré qu’il entrerait ce jour là dans le fort: aussi y entra-t-il, y étant apporté mort, de même qu’un autre Comte espagnol. Du côté des Genevois, ce fut une merveille qu’ils n’y perdirent que deux soldats et cinq blessés. On en rendit solennellement grâce à Dieu dans tous les temples, et dès lors les ennemis craignant cette poignée de gens, se barricadèrent dans les villages, et firent à celui de Sonzy (NDRL : Songy, commune de Viry aujourd’hui) un fort, qu’ils nommèrent Sainte Catherine, du nom de la duchesse.
Le duc ayant eu avis que les Bernois revenaient au secours des Genevois, envoya quelques troupes à leur rencontre, qui tuèrent 30 hommes aux Bernois. Il se tint ensuite une conférence pour la Paix et l’on conclu une suspension d’armes entre les Suisses et les Savoyards de trois mois, et les Genevois n’y furent pas compris; la trêve étant expirée, les Bernois et les Genevois, rompirent le Pont de Boringe et attaquèrent le château de Saint Jeoire, ayant les Genevois à l’avant-garde. Ils prirent quelques forts, ravagèrent le Faucigny. Les ennemis n’en faisaient pas moins dans la châtellenie de Saint Victor, où ils mettaient le feu dans tous les villages. Il y eut plusieurs partis qui en vinrent aux mains, et les Genevois y perdirent le Capitaine Bois, brave et intrépide soldat.
22 août – Le Duc marcha avec une puissante armée contre Bonne, gardée par trois compagnies de fantassins. Les Suisses ne se sentant pas assez forts pour dégager la place, ayant été battus de 200 coups de canon, la garnison se rendit épées et vie sauve, mais au sortir la cavalerie ennemie l’environna, et la tailla toutes en pièces.
Le Duc fit bâtir le fort Saint Maurice à Versoix , et dresser une plate-forme sur le bord du lac, pour battre avec des grosses pièces d’artillerie, toutes les barques qui se hasarderait de sortir de Genève. Il y mit une garnison de 600 hommes: il y fit entrer 4 gros canon et deux couleuvrines (NDRL : canon à tube long), avec force munitions de guerre et de bouche.
Les Genevois ayant cette épine, résolurent de se rendre maitres de ce fort à quelque prix que ce fut. Ayant assemblé toutes leurs troupes, savoir 800 fantassins, deux compagnies de cavaleries, deux d’argoulets (NDRL : cavaliers légers), et 150 volontaires , sous le commandement du sieur de Lurbigny (NDRL : Jacques de Chandieu, seigneur de Lurbigny fils de Antoine de Chandieu) , que le roi leur avait envoyé; ils partirent a dix heures du soir, après avoir fait des prières publiques, et s’être fournis de pétards, et d’échelles. La garnison de Versoix qu’on avait tenue en haleine pendant deux à trois jours ; qu’elle avait été sur pied les nuits précédentes, sur une fausse alarme que les Genevois lui avaient donnée.
Les Genevois étant arrivés sur les deux heures après minuit devant Versoix, le partagèrent en quatre troupes. La cavalerie fit halte sur les avenues. Le gros de l’infanterie alla vers la porte qui regarde Coppet, pour y appliquer le pétard. L’autre monta à l’escalade : et dix sept des plus résolus suivirent un paysan qui les guida, portant un levier sur l’épaule. Il les fit passer entre le lac et le bourg; à un passage où il y avait une entrée dérobée dans la place. La sentinelle voisine donna l’alarme au corps de garde ; mais ces dix-sept soldats ne leur ayant pas donné le temps de se reconnaitre, en couchèrent une partie sur le carreau. Quelques capitaines s’étant éveillés se mirent en défense ; mais ayant été tués, le commandant de la place voulant rassembler le reste, se vit attaqué d’un autre côté par ceux qui avaient enfoncé la porte et escaladé les murailles. Tout ce qu’il pu faire avant qu’il fut jour : fut de se retirer à la hâte avec environ 200 soldats dans le château, en ayant laissé dans le bourg plus de 300 des siens sur la place. Ce baron qui avait plusieurs fois menacé les Genevois de les contraindre par famine, se trouva bien alors empêché, sans eau ni vin, et avec des soldats en pourpoint. Néanmoins pour étonner les assiégeants il fit tonner son artillerie , dès le matin jusqu’au soir, contre les maisons de Versoix. Ayant continué le jour suivant avec peu d’effet sur les assiégeants, et ne voyant arriver aucun secours, il demanda composition. Elle lui fut accordée. Il en sortit tambour sur le dos, mèche éteinte, enseigne ployée, et furent conduits jusqu’au près de Gex. Quantité de munitions qu’on y trouva; et quatre canons et deux couleuvrines ; furent amenées à Genève. On en rendit grâce à Dieu dans tous les temples, Le fort fut ensuite rasé et la pluspart des maisons brulées.
Versoix sur une carte du « Pays de Gex » des années 1770 par auteur inconnu
1590 - La guerre entre Genève et la Savoie se poursuit
1er janvier – Un parti de cavalerie de Genève, en battit un de Savoie, et un autre d’infanterie attaqua le Château de la Bâtie qui était à demi lieu de Versoix, ils furent repoussés, mais 12 jours après, les Genevois y retournèrent avec du canon. La garnison s’étant rendue, la place fut rasée. Quelques jours après les Genevois surprirent la ville de Gex et serrèrent le Château de si prés qu’il se rendit le lendemain. Celui de Monthoux qui était plein de gens déterminés, ennemis jurés de Genève, fut forcé, et tous ceux qui étaient dedans furent passés au fil de l’épée. Il y avait quantité de châteaux dans le voisinage, qu’il ne convenait nullement de les laisser subsister, parce qu’il pouvaient beaucoup nuire, au cas où l’ennemi vint à s’en emparer. On résolut de les raser. Dans le pays de Gex, ceux de Pouilly, Vesancy, Vernier, Thoiry, Divonne, et du Grand Saconnex ; et dans les baillages de Ternier et de Gaillard, Corsinge, Compésière, Laconay, Beaumont, la Grave, Villars, la Perriere, Ogny, Consignon et Saconnex, cette résolution fut exécutée à l’égard de la plupart.
31 Mars – Les troupes de Savoie s’étant approchées sur le minuit avec des échelles, pour escalader le Fort d’Arve, furent vigoureusement repoussées par la garnison, et par une compagnie de lansquenets, qui était entrée dans ce fort, en revenant de Monthoux, de sorte que l’ennemi fut obligé de se retirer promptement, avec une perte considérable, la mousqueterie l’ayant chargée tout d’un coup, et fort à propos.
Les Genevois, après la prise de Gex et de quelques autres petites places, résolurent d’attaquer le Chateau de Pierre, qui leur faisait souvent des insultes.
Lurbigny étant sorti avec quelques troupes, il y eut une cinquantaine d’argoulets qui poussèrent les premiers, ils rencontrèrent une trentaine d’arquebusiers de Cluse, vers le Village de Farges: ils avaient enlevé la cloche du temple qu’ils payèrent chèrement; car les argoulets les poussèrent si vivement qu’à peine en échappa-t-il 4 ou 5. Les Genevois n’ayant eu qu’un sergent blessé. D’Arsene qui commandait le château fit mine de les secourir; mais voyant arriver les troupes, il se renferma et se rendit deux jours après.
Lurbigny , profitant de cette occasion favorable forma dessein sur le Fort de la Cluse. Il envoya trois compagnies au-delà du fort, pour en fermer les passages. Il plaça des gens sur la montagne, pour faire rouler des pierres sur les assiégés, faisant jouer de son côté l’artillerie qui mit à bas les meurtrières et les ravelins de devant le fort dans trois jours , malgré la vigoureuse défense des assiégés. Le Lendemain les assiégeants s’étant logés au pied du Fort, ils pressèrent les assiégés avec les pétards, la sappe et les grenades. On faisait tomber dans le fort de la paille allumée, qui étouffait de fumée les assiégés. Leurs camarades du Vuache (NDRL : le château du Vuache se situait sur la commune actuelle de Vulbens) les encourageaient ; leur criant que le secours approchait, comme en effet: même de trois côtés les troupes de Savoie firent signal, pour les avertir de leur venue. Nonobstant cela, Lurbigny voyant les petites troupes animées en résolution d’emporter la place, pressait de plus fort la sappe; de sorte que les assiégés se voyant à cette extrémité, parlementèrent et promirent de sortir, si leur secours n’arrivait à une certaine heure du lendemain, ce qui leur fut accordé. Le secours n’étant point arrivé à l’heure dite, ils se rendirent et le commandant en sortit avec 28 soldats qui lui restaient, et Lurbigny y fit entrer des siens, le 21 avril.
Dom Amédée (NDRL : il est prince, frère du duc de Savoie, Charles Emmanuel), s’étant saisi de quelques postes avantageux sur la montagne voisine, par la lâcheté du Capitaine d’Esgaillon qu’on y avait laissé, Lurbigny vit bien qu’il ne pouvait pas tenir la Cluse contre une armée entière; et dans un pays ennemi: ce qui l’obligea de l’abandonner , après en avoir fait sauter une partie par la poudre, le 11 mai. Il ramena ses troupes à Genève, et en-même temps l’ennemi fit un furieux dégât dans tout le baillage de Gex, et remit le fort en défense. D’Esgaillon fut ensuite décapité par jugement des Deux Cent, à qui il avait demandé grâce, nonobstant que plusieurs personnes de qualité intercédassent pour lui, la sentence fut exécutée le 23 mai.
21 mai – Les garnisons de Thonon et de quelques lieux voisins, averties que trois barques étaient parties de Morges pour Genève, chargées de marchandises, de denrées et de monnaies pour 10000 écus, et que ces barques voguaient lentement sans escorte, pensèrent à faire cette capture. Ils embarquèrent 130 soldats sur deux frégates et quelques bateaux ; mais étant aperçus par le bailli de Nyon, on courut d’abord aux armes. Le Colonel Diespach, suivi de quelques cavaleries, s’avança vers Rolle, où les barques faisait chemin terre à terre. Il n’y pu arriver sitôt que les Savoisiens n’eussent déjà saisi une barque, mais qui n’était pas celle où étaient l’argent, encore furent-ils obligés de lâcher prise. Et Genève remercia ses alliés de Nyon de leur prompt secours.
Il ne se passait guère de semaine sans quelques hostilités entre les deux partis. Le Capitaine la Guiche, qui commandait pour Genève au château du Crest souveraineté de Jussy, étant allé avec sa petite troupe de 18 fantassins et 7 cavaliers à Douvaine et aux villages voisins , pour recevoir les contributions, ils sonnèrent le tocsin, et en peu de temps, il s’amassa jusqu’à 300 hommes qui attaquèrent cette petite troupe, lesquels , après avoir été rompus diverses fois, se rallièrent, et dans un passage étroit, terrassèrent le chef de ces paysans, en tuèrent plusieurs et firent trois prisonniers.
Les Savoyards ayant mis le feu dans le bailliage de Gex, et emmenaient avec eux 300 pièces de gros bétail. Les Genevois les attaquèrent, en tuèrent 120, firent 18 prisonniers et s’emparèrent de tout le bétail. Les Genevois fatigués de cette corvée, à jeun depuis les cinq heures du matin, rentrèrent sur les six heures du soir dans la ville, rapportant 2 guidons, 3 tambours, et quantité d’armes des ennemis. Lurbigny n’y perdit qu’un seul argoulet, mais comme il poursuivait les fuyards et voulait dégager un de ses cavaliers trop avancé, il tomba de cheval ; il se froissa le corps en plusieurs endroits, dont 1l garda le lit longtemps.
21 juin – La garnison du Vuache, tailla en pièces deux compagnies françaises et genevoises, par la témérité des Français qui voulurent attaquer avant le temps, il y eut beaucoup de tués et 40 prisonniers qui furent menés au Vuache. L’absence du Sieur Lurbigny, qui était encore alité, fut cause de cette déroute, et d’une autre plus funeste qui arriva quelque temps après : car les troupes manquant d’un capitaine expérimenté n’observaient point d’ordre. Voici comme elle se passa. Dom Amédée étant entré au pays de Gex avec 500 chevaux et 15 000 fantassins, plaça des corps de garde en divers villages, à une lieue de Genève. Le lendemain, il mit en embuscade vers le Bouchet et vers Chatelaine des escadrons de cavalerie et d’infanterie, laissant la plaine au milieu de ces deux villages en liberté. Une compagnie d’infanterie, étant sortie de la ville dès l’aube du jour, fut investie, mais elle se défendait et se pouvait sauver à la faveur des haies et des fossés. Dom Amédée, voulant attirer plus grand nombre de Genevois dans ses embûches, commanda quelques cavaliers pour aller à découvert enlever du bétail et tuer quelques paysans. L’alarme se donna à la ville. Des gens de pied et de cheval partent à la file sur le midi, à demi armés et sans chef, pour aller, se disaient-ils, au secours de leurs compagnons investis. Ces troupes ne découvrant personne dans la plaine entre Chatelaine et le Bouchet, poussent jusqu’au bout sans prévoir la difficulté du retour, et, en même temps, se trouvent investies par la cavalerie de Savoie suivies de quelques compagnies de fantassins, qui fondirent sur elles. L’escarmouche fut des plus rudes, et dura près d’une heure; à la fin la cavalerie de Genève se voyant affaiblie, et incapable de résister à si forte partie, commença à reculer, l’infanterie en fit de même, et alors les ennemis les ayant rompus, achevèrent leur défaite. Cent vingt citoyens, bourgeois et habitants percés de lances, de coutelas et de mousquetades, y demeurèrent sur la place, et autant de paysans qui portaient les armes. Ceux qui purent gagner la ville y moururent, la plupart de leurs blessures. Cette défaite alarma si fort la ville, qu’elle crût l’ennemi à ses portes. Aussi en approcha-t-il, et fut salué de quelques coups d’artillerie.
Cette victoire ne laissa pas de coûter assez cher à l’ennemi, au commencement du combat, de sorte qu’il pouvait dire, comme Pyrrhus disait d’une victoire qu’il eut sur les Romains : « Si nous gagnons une autre bataille, qui nous coûte aussi cher que celle-ci, nous sommes perdus. »
Les Savoyards s’attendaient qu’on viendraient de nuit enlever les morts, et qu’ils pourraient faire une nouvelle charge ; mais la consternation qui était dans la ville et la prudence de Lurbigny, qui fit effort sur son mal, se fit porter hors de la porte en robe de chambre, pour empêcher une plus grande confusion, ce fut cause qu’on n’entreprit pas davantage. La compagnie d’infanterie qui avait été investie dès le matin fut la plus heureuse, car après s’être courageusement défendue, elle rentra le soir dans la ville, l’ayant perdu que sept ou huit soldats.
La continuation de la Guerre ayant épuisé Genève d’argent, elle en chercha de divers côtés. Michel Roset fut envoyé à cet effet dans les villes protestantes de Suisse. Les Bernois lui offrirent leur cautionnement auprès des prêteurs.
La Ville de Payerne s’offrit de cautionner pour 12000 écus, et sur ce cautionnement la ville de Bâle en prêta 8000.
Roset alla encore chercher de l’argent à Mulhouse, à Colmar, à Strasbourg et à Fribourg en Brisgau. On lui témoigna en tous ces endroits là, de compatir aux peines ou se trouvaient les Genevois; on loua partout leur constance, leur patience, leur intrépidité, de même que le courage de leurs soldats, mais point de mention d’aucun secours effectif. Roset tira peu d’effet de son voyage. Pour suppléer en quelque façon au défaut de secours d’argent étranger, la République continua de faire des efforts extraordinaires. On fit de la monnaie de cuivre pour payer les soldats, et l’on prit aux particuliers toute la vaisselle d’argent, et ce qu’ils avaient de blé et de vin au delà de leur nécessaire, que la seigneurie reçut pour argent comptant, & dont on leur passa des obligations portant intérêt.
23 août – On conçut de meilleures espérances par l’arrivée du Sieur Guillaume Clugny, Baron de Conforgien, brave et intrépide guerrier qui venait pour commander les troupes de Genève, car une heure après qu’il fut descendu de cheval, trois compagnies furent commandées pour se tenir prêtes après souper, devant le logis de leurs capitaines. Elles s’embarquèrent sur les neuf heures du soir, pour aller surprendre la petite ville d’Evian, mais les Savoyards en ayant eut avis, ils se renforcèrent de cinq compagnies, ce que les embarqués ayant découvert, ils se remirent à la voile sans avoir rien fait ce jour là. Les frégates firent ensuite plusieurs courses sur le lac, et en rapportèrent du butin.
18 septembre – Il fut résolu d’aller vendanger aux environs de Bonne, pour cet effet, l’escorte des vendangeurs, fut seulement de 150 fantassins et 130 cavaliers, qui partirent avec les charrettes et les tonneaux, entre les 6 et 7 heures du matin, sans penser à se battre, accompagnés de plusieurs paysans pour faire la vendange, qu’ils achevèrent sans empêchement. Le Baron d’Hermance vint par des chemins couverts, se saisit des avenues, logea 8o mousquetaires dans un moulin sur la rivière de la Menoge, posta les uns sur les coteaux, les autres en embuscades, et attendit ceux de Genève, qui se préparaient sur le midi à se retirer. Trois escadrons de lanciers ayant été découverts, avec des fantassins en différents endroits, on en avertit le Baron de Conforgien, qui, sans s’étonner, encouragea ses soldats et fit lui même la prière. Il fit ensuite reconnaitre l’ennemi de près, il envoya d’un côté une compagnie pour commencer l’attaque et de de l’autre, 50 soldats des plus résolus pour gagner le moulin, 30 cavaliers pour soutenir les uns ou les autres, et se rendre maîtres de quelque éminence, se réservant un gros pour secourir les plus pressés. Les 50 fantassins allèrent à travers la grêle des mousquetons vers le moulin, où ils tuèrent et firent prisonniers tout ce qu’ils y trouvèrent. Cependant , les lanciers du Baron d’Hermance, ne faisant pas compte des 30 cavaliers, qu’ils croyaient de défaire bientôt, chargent une compagnie d’argoulets : mais ils ne furent pas plutôt sur eux, que les 30 cavaliers enfoncent leur escadron par les flancs, et aidés des argoulets, les mettent en déroute. Un autre escadron ennemi ayant vu tomber 10 à 12 des siens, par une décharge d’une compagnie embusquée, commença à desserrer, et fut en même temps attaqué et renversé par la cavalerie; celle-ci, aidée par l’infanterie, donna ensuite sur un gros de fantassins qui plièrent après quelque résistance, et la plus grande partie demeura sur la poussière. Ce combat dura trois heures : le Baron de Conforgien y eut un cheval tué sous lui. Un de ses capitaines d’infanterie s’y signala aussi ayant tué cinq ennemis de son épée, dont la garde se démonta à la fin. Il ne laissa pas de se battre de la lame seule, avec laquelle il fit tomber la hallebarde d’un sergent, lui sauta au collet et le poignarda, gagna un cheval et une épée sur un autre qu’il poursuivit, et anima ses soldats de son exemple. L’espion qui avait averti le Baron d’Hermance, et un moine des plus déterminé, qui portait une massue, furent trouvés parmi les morts des ennemis, avec deux capitaines, plusieurs lieutenants et enseignes. La perte des Savoisiens fut estimée à 350 morts, 8o blessés et 100 prisonniers.
Les Genevois n’y perdirent que 10 fantassins et un cavalier, et n’eurent que 15 blessés. La prompte résolution du Baron de Conforgien et l’obéissance de ses troupes furent la cause de cette victoire. Aussi en rendit-il grâces à Dieu, au milieu de ses troupes, avant que de se retirer. Les troupes ne furent de retour de cette glorieuse expédition, que sur les 7 heures du soir, remportant avec elles, outre la vendange qu’elles avaient faite, un butin considérable et une grande quantité d’armes, entr’autres 60 lances, plus de 300 arquebuses ou mousquets, et 30 cuirasses.
29 octobre – On fit une autre entreprise assez hardie. Sur le soir, toutes les compagnies de pied et de cheval sortirent par la porte neuve, pour aller surprendre Crusilles (NDRL : probablement Cruseilles), petite ville à trois lieues de Genève. Il y avait trois compagnies de Napolitains, Espagnols et Italiens. Les paysans, sentant la venue de ces troupes donnèrent l’alarme jusqu’à Crusilles. Un peu avant le jour, ceux de Genève arrivèrent auprès ; et les prières faites, le Baron de Conforgien fit sonner la charge et présenter l’escalade à la ville. Les assiégés firent quelques résistance, mais se confiant au château et à la Plate-forme, leur gros s’y retira. La ville fut saccagée et brulée en partie. Les soldats qui se trouvèrent par les maisons furent passés au fil de l’épée, on ne voulait point de prisonniers, les prisons en étant pleines, et eux ne demandaient point de quartier. Conforgien voyant les gens écartés et chargés de butin, fit battre la retraite après y avoir séjourné six heures, n’ayant perdu que trois soldats et un lieutenant, et laisse sur le carreau plus de 100 des ennemis.
1591 - Prise des châteaux de Boringe, Thonon et Évian par la France et Genève
Le 1er janvier – Le château de Boringe fut assiégé par l’armée du Roi et de Genève composée de 2000 combattants, commandée par les Sieurs de Sancy, Lurbigny et Conforgien ; 300 lanciers du Duc poursuivant des coureurs de Genève, vinrent donner dans un quartier des assiégeants, et les auraient surpris s’ils fussent venus avec moins de bruit. Quelques argoulets et des albanais (NDRL : mercenaires de cavalerie légère originaires des Balkans), que l’ambassadeur de France avait envoyé de Venise, montèrent à cheval et avec quelques infanteries donnèrent au travers des lanciers, renversant d’abord par terre leur chef Christophe Guevara, et environ 6o des leurs sur le carreau: ils reculérent, et se retirèrent en désordre. Le lendemain la batterie recommença de plus fort, et les assiégés demandèrent composition. On ne voulut les recevoir qu’à discrétion, et on les menaça de ne leur donner aucun quartier, s’ils attendaient l’assaut. Ce que craignant, ils gagnèrent par une porte de derrière, que les assiègeants ne pouvaient garder, étant trop à découvert. Ils se sauvèrent en désordre et furent poursuivis jusqu’à Bonne, Et quelques jours après le château fut démoli.
Le 6 février – Thonon fut aussi reprise par Quitry (NDRL : baron de Chaumont-Quitry), le château se rendit à composition, et on y trouva des munitions pour 6 à 7 mille écus d’or. On en fit autant à Évian, ceux du château tinrent bon quelques jours, et ne voyant point arriver de secours, se rendirent, armes et bagages sauves, le 11 février.
On fit plusieurs courses dans la Savoie dans l’une desquelles on prit le Baron d’Hermance, qui fut logé honorablement à la Maison de Ville, mais s’étant voulu sauvé six mois après, il fut repris dans l’évêché, où il demeura jusqu’en février 1592, ayant payé 8000 écus d’or pour la rançon.
1592 - Les vendanges à Bonne, des incursions à Bonneville et Annecy par les Genevois
Le Baron de Conforgien fit faire les vendanges vers Bonne, sans que le Baron d’Hermance qui était plus fort, osât lui empêcher, se souvenant de celles de 1590 qui lui avaient été si funestes.
Il surprit ensuite la Bonneville, fit des courses jusqu’à Annecy, battit 3 corps de garde au faubourg de la Roche.
1593 - Incursions diverses, tentative de prise du fort Sainte Catherine, menace à Lancy puis trêve entre les belligérants
Conforgien fit une autre course jusqu’à Annecy, à la tête de 80 cavaliers. Quant il fut près de cette ville il envoya quelques-uns de ses gens vers le faubourg, où ils prirent 7 prisonniers, qui furent emmenés à Genève, et quelques bêtes à cornes, avec quelques chevaux.
Le 23 janvier – une compagnie de cavalerie ayant su qu’on voulait faire entrer des vivres dans le fort Sainte Catherine, épia le moment et saisit environ trente coupes de blé ; qui furent emmenées à Genève. Le lendemain, un capitaine d’infanterie, fit une autre expédition. Il alla à la tête de 120 soldats, quoique le froid fut fort âpre et la campagne couverte de neige, vers le château nommé Arsena, au delà de la montagne du Vuache; ceux qui étaient dedans furent sommés de se rendre, ce qu’ils refusèrent, mais le voyant pressé tant par la mousqueterie , que par le feu que les assiégeants mirent aux portes du château , ils capitulèrent : on y trouva 40 bêtes à corne, et quelques chevaux, que les soldats emmenèrent avec d’autre butin à Genève.
Le 7 mars – Les Genevois ayant appris qu’il y avait trois compagnies de cavalerie savoyarde au château d’Yserier, en Faucigny, le Baron de Conforgien y alla avec 200 hommes de pied et 100 chevaux pour les forcer s’il était possible, mais ces compagnies ayant quitté ce lieu-là ; Conforgien avec sa petite troupe, prit le chemin de la Roche : il entra dans les faubourgs, ou il y avait quelque infanterie, sur laquelle les Genevois s’étant jetés, ils laissèrent trente des ennemis sur la place outre les blessés, firent quatre prisonniers, et emmenèrent avec eux des armes et du butin.
Quoique les hostilités continuassent , cela n’empêchât pas les deux partis de penser a quelque accord entr’elles, sur certaines choses qui ne pouvaient que leurs porter aux uns et aux autres, un très grand préjudice, sans qu’il leur en revint aucun avantage.
Le 19 mars – le Baron de Conforgien et celui d’Hermance, eurent à ce sujet une conférence, où il fut convenu entr’eux : « Que les femmes ne seraient pas dans la fuite, de bonne prise, non plus que les enfants au dessous de seize ans, que les laboureurs, les bêtes de labourage et de charriage, ceux qui les mèneraient et leurs chariots seraient aussi en sureté ; enfin, que les soldats qui seraient fait prisonniers de guerre de part et d’autres, seraient relâchés en payant pour leur rançon, la solde d’un mois, et leurs dépens, pourvu que ce fut dans l’espace de 15 jours, après lequel terme, ils seraient à la discrétion du parti qui les aurait pris. »
Il y eut quelque mésintelligence avec le Baron de Conforgien, ce qui l’obligea à demander son congé, qui lui fut accordé, sous condition de revenir, quand il serait redemandé,
Le 17 avril – Il partit de Genève. Trois jours après son départ, dix cavaliers savoyards firent une course jusque sous les murailles de la ville, près la porte de Rive. Ils tuèrent deux bourgeois qui se promenaient sans armes.
En mai – Pendant ce mois, il se fit diverses courses de part et d’autre. Dans une sortie que firent les Genevois, du côté du pont Marignier, ils prirent 350 chevaux ou bêtes à cornes, qu’ils emmenèrent à Genève.
En juin – Un nommé Jean Chaudet, capitaine d’une des compagnie qui étaient au service de la République, et qui s’était signalé en diverses occasions, entr’autres à la prise de Versoy, eut la tête tranchée à Plein-palais, pour crime de trahison: il fut convaincu d’avoir eu des intelligences avec le Baron d’Hermance, d’en avoir pris de l’argent, et promis à ce Seigneur de lui livrer une porte, pour entrer dans la Ville.
Le 8 juillet – Le Marquis de Treffort vint camper au village de Lancy, et en d’autres endroits voisins du fort d’Arve, avec 300 cavaliers et 800 fantassins, et deux pièces de campagne, qui devaient être suivies d’un plus grand nombre de gros canon, et d’autres pièces d’artillerie, qui étaient au fort Ste Catherine, il firent plusieurs tentatives sur le fort d’Arve mais sans effet, y ayant perdu en diverses escarmouches 120 hommes, les Genevois n’ayant perdu qu’un seul homme, et cinq de blessés. L’on était dans de grandes inquiétudes dans Genève, de sentir des troupes aussi près, et que le nombre ne s’augmenta tous les jours, et qu’enfin, elles n’emportassent le fort, ce qui aurait été une perte essentielle pour la ville. Mais dans le temps qu’on était dans ces peines, le Marquis de Treffort se retira avec ses troupes, pour s’opposer aux progrès que faisaient Lesdiguières en Savoie.L’on en donna avis aussitôt aux Seigneurs de Zurich et de Berne. L’on prit la résolution quoi qu’avec bien du regret, le raser le village de Lancy, et de couper tous les arbres et les hutins , depuis le Pont d’Arve jusqu’à ce village, qui avait 69 maisons, ce qui fut promptement exécuté.
Le 16 septembre – Il se fit une trêve de 3 mois , entre le Roi de France et les Princes de la Ligue. Elle fut déclarée au Duc de Savoie, qui l’accepta. Le secrétaire du Duc de Lesdiguières, apportant copie de cette trêve, vint à Genève pour savoir si elle voulait y être comprise, elle fut acceptée, l’on en fit la publication par toute la ville au son des tambours et des trompettes.
1594 - Démolition du fort d'Arve
L’on démolit le Fort d’Arve, parce qu’il coutait beaucoup a entretenir et qu’il y fallait aussi une garnison. On abattit aussi le pont d’Arve ; au bout duquel était le fort, et on re-édifia le pont trois à quatre cent pas plus bas. C’est où est celui à présent.
1595 - Les conséquences de la guerre sur les couples et tentative de trahison
Durant les trêves, les Savoisiens et les Genevois commençaient à se fréquenter, et à faire échange de leurs prisonniers. Il y en avait un de Genève, qui avait été pris trente ans auparavant, et qui durant ce temps-là, avait été en galère, n’ayant donné aucune de ses nouvelles ; de sorte qu’on le cru mort. Sa femme, après la détention, s’était remariée, et avait demeuré autre sept ans avec son second mari. Au bout de trente ans ce premier revint à Genève, et voulut rentrer chez lui. Sa femme le prend d’abord pour un imposteur, soit que ce long espace de temps, lui en eut fait perdre toutes les idées, soit que la blancheur de ses cheveux, et les rides de son front s’étaient chargé, l’eussent rendu méconnaissable et peu propre à charmer une femme. Le mari à beau jurer que c’est bien lui-même, elle n’en veut rien croire.
L’affaire produit un procès, dans les formalités duquel il prouva si bien qu’il était le mari de cette femme, qu’elle même avoua, qu’il n’y avait que son mari qui pu être informé de tant de menues particularités. L’ayant reconnu pour son mari, elle vécut encore assez longtemps avec lui.
Sur la fin de l’année, on découvrit une entreprise projetée contre Genève. Un nommé Salanche, demeurant à Annecy, en était auteur. Pour y réussir, il s’adressa à un nommé Moïse, auparavant mahométan, et qui depuis quelques années avait embrassé la religion protestante dans Genève : (c’était un des forçats turcs qui furent trouvés à Versoy lors de la prise de cette place: ) Moïse, qui était au service de la République, et qui pour l’ordinaire était en garnison au fort d’Arve; fit mine de l’écouter : le premier entretien fut, sur la manière dont on pourrait s’y prendre, pour faire passer ce fort entre les mains des savoyards, et là dessus Moïse lui indiqua la route qu’il croyait qu’il fallait suivre. Et Moïse rapportait exactement et fidèlement à son capitaine, tout ce qui se passait entre lui et Salanche. Pendant ce temps-là, le fort fut rasé, et les soldats qui étaient dedans congédiés. Moïse fut employé à faire la garde aux portes de la ville, ce qui ne rompit pas cette entreprise, mais la changea seulement. Ces deux personnes méditèrent de surprendre une porte, et pour encourager Moïse, Salanche lui donna 49 ducatons au coin de Savoie, et lui promit de lui apporter, dans peu 200 écus, dont une partie serait pour lui, et le reste pour ceux qui pourrait attirer à son parti ; ce que Moïse ayant aussitôt déclaré au magistrat, l’autre fut saisi dans Genève; et après avoir tout confessé , il fut condamné à être roué et son corps à être attaché à un piquet delà d’Arve. Cette sentence fut exécutée le 20 novembre 1595.
Genève vue du lac vers 1600 par Claude de Chastillon (Gallica)
1598 - La paix est conclue
La Paix fut enfin conclue entre le Roi de France, le Roi d’Espagne et le Duc de Savoie, dans laquelle furent compris les Suisses et leurs alliés, et ainsi tacitement Genève leur alliée; comme le Roi le déclara ouvertement de bouches, et par lettres expresses. On témoigna la joie qu’on avait de cette paix par les salves de l’artillerie , et par les actions de grâces qu’on en rendit à Dieu dans tous les Temples.
Période 1600-1700
1600 - Le fort de Sainte Catherine est rasé et le Rhône a un drôle de comportement
Le Duc de Savoie faisant difficulté de restituer le marquisat de Saluces, le Roi de France, se mit en campagne, et prit en peu de temps la Bresse et la Savoie, excepté la citadelle de Bourg, celle de Montmellian et le fort Sainte Catherine à deux lieux de Genève, devant lequel il vint camper. ce Fort était bâti en pentagone avec cinq bons bastions entourés de fossés, qui découvraient toute une campagne unie, au plus élevé de laquelle il était situé. Il y avait 600 hommes de garnison : c’était la plus fâcheuse épine qui fut au pied des Genevois. Aussi le Roi, qui les avait voulu gratifier, reçut favorablement leurs députés, qui avaient ordre de demander, que pour les humbles services qu’ils avaient rendus à la couronne, et en considération de ce qu’ils avaient souffert durant la guerre il lui plut remettre ce fort entre leur mains pour le raser à rez-de-chaussée, vu le préjudice qu’il leur portait. Le Duc de Sully les introduisit.
Théodore de Bèze premier ministre, que l’âge et le savoir rendait vénérable, que le Roi voulut voir, porta la parole, qui ne fut qu’un compliment général en ces termes :
« Sire, l’éloquence des paroles humaines, n’étant pas capable d’exalter vos louanges jusqu’au sommet de vos actions admirables, et mon style étant trop rampant, et ma voix trop faible, pour célébrer l’éclat des vertus de votre Majesté que l’Univers publiera sans cesse, puis qu’elle ne cesse jamais de produire des actions dignes de gloire et de louanges, je laisserai, aux Saints Anges, la célébration des éloges qui lui sont dûs, pour avoir tiré les églises du Seigneur de l’oppression, et acquis aux enfants de Dieu une ample liberté pour le servir selon les divins préceptes, et pour l’invoquer uniquement en trinité de personne. Je me contenterai de dire, et d’appliquer aux choses humaines, ce que Simeon disait pour les divines. Or laisse Créateur , en paix ton serviteur, puisque mes yeux ont eût le crédit d’avoir vu avant que de mourir, le Libérateur non seulement de nous, vos très-humbles serviteurs , mais de toute la France et des fidèles en géneral, qui ont ressenti l’effet de vos précieuses bontés. »
A quoi le Roi répondit:
« Mon Père, ce peu de paroles qui signifient beaucoup, étant dignes de la réputation que Mr. de Béze s’est acquise a bien dire, je les reçoit de très bon gré, et avec tous les tendres ressentiments qu’elles méritent. Je vous dirai que les Rois mes devanciers ayant toujours tenu votre ville en leur protection, je suis non seulement résolu de les imiter en cela, et dans toutes les autres choses dignes de la gloire d’un Roi de France, mais aussi de répondre à l’affection cordiale qu’elle a toujours eue pour moi: en quoi je veux que celui qui vous a présenté, que je tiens par la main, et qui vous aime tant, serve de solliciteur , et que vous parliez à lui des choses que vous désirez de moi ; car elles seront bien difficiles, si vous ne les obtenez pas. »
et parlant aux députés à l’oreille, il leur dit :
« Je sais ce que vous désirez : c’est la démolition du Fort Sainte Catherine, qui vous tient au cœur. Bien des gens me veulent persuader de n’en rien faire, mais je vois bien que c’est par un motif d’envie, aussi n’y aurait aucun égard. Je veux faire pour vous tout ce qui vous accommode. Le Fort Ste Catherine sera démoli, et voici un homme à qui vous vous fiez avec raison, en parlant du Duc de Sully, à qui je le commande des à présent. »
Le Fort capitula bientôt après que la tranchée eut été ouverte. Il promit de se rendre, s’il ne recevait du secours dans dix jours, ce qui n’était que par forme. Le 16 décembre, la garnison en sortit tambour battant, enseignes déployées , avec trois pièces d’artillerie. Monsieur de Sully fit incontinent sauter les bastions par la mine, et les Genevois en étant avertis, comme le Roi avait donné ordre, ils y vinrent en si grand nombre, et s’y employèrent si promptement avec leurs pionniers, qu’en un jour ou deux, on n’en reconnut pas seulement la moindre trace. Le Roi leur donna six canons qui furent trouvés au fort.
Il arriva 3 mois auparavant ( le 16 septembre) une chose très remarquable ; depuis le matin jusqu’à onze heures avant midi, après plusieurs grands tonnerres, le Rhône fit en 3 ou 4 reprises une espèce de flux et reflux, c’est à dire, qu’ils s’arrêta autant de fois sans couler, les eaux remontant dans le lac et laissant son lit à sec, en des lieux ou auparavant il y avait plus de cinq pied d’eau : les bateaux qui étaient au port du lac demeurant aussi à sec. Jusque là même que les enfants y prirent de petits poissons, et de même les couteliers qui demeuraient sur le pont, allèrent dessous ramasser de la ferraille ; mais l’eau amoncelée revenant en même temps, ils n’avaient plus belle hâte que de se sauver.
Fort Sainte Catherine (commune de Viry) attaqué par les troupes franco-genevoise dessiné par Claude de Chastillon 1600 (Gallica)
1601 - Genève perd le baillage de Gex
Le 27 janvier – La Guerre de Savoie fut terminée, par l’échange de la Bresse, que le Duc accorda au Roi pour le marquisat de Saluces. Sa Majesté déclara par lettres du 13 août 1601 que Genève, quoique non exprimée dans le traité, ne laissait pas d’y être comprise, et doit jouir du bénéfice de la paix. Le Duc céda avec la Bresse le bailliage de Gex, que Messieurs de Genève tenaient, et qu’ils avaient prié le Roi de leur laisser. Ce qu’il répondit ne leur pouvoir accorder, puisque par le traité fait à Lyon avec le Duc, la Bresse, Valromey et Gex demeureraient incorporés à la couronne, sans pouvoir en être démembrés.
Le 30 juin – Le Baron de Luc en prit possession pour le Roi, les Genevois en ayant été possesseurs depuis douze années.
Les Savoyards ne laissaient pas de continuer à faire de petites insultes à ceux de Genève , s’étant mis en possession des villages de Foncenay et de Thonex, En voulant faire autant à Vandœuvres, ce village fut garanti par Jaques des Arts accompagné d’un ministre et de quelques soldats, qui s’emparèrent du Temple et en chassèrent les prêtres qu’on y menait à main armée.
1602 - Préparation de l'Escalade
Le Jubilé fut célébré à Thonon (NDRL : année sainte de l’église catholique) , l’on commença à tramer la fameuse entreprise de l’Escalade de Genève.
Il y avait longtemps que l’on avait eu divers avis de l’entreprise que le Duc de Savoie exécuta le 12 Décembre. Un an auparavant, l’on avait déjà appris que l’ennemi préparait une Escalade contre la ville, qui devait se donner du côté de la porte de Rive. Au commencement de Juillet, ont eut un avis qui portait que le Duc de Savoie méditait une entreprise, qui devait être conduite par un nommé Brunaulieu, lequel avec d’Albigny et Limogeon, en avait conféré avec son Altesse à Turin. Que les Troupes commandées pour l’exécution, devaient donner en trois endroits à la fois, savoir à la porte de Rive, vers le bastion de Saint Léger, et vers le quartier des Moulins près le Rhône,
On fit attention à tous ces avis ; on prit de plus grande précautions pour la garde de la ville ; on la fit faire par toutes les compagnies Bourgeoises ; on tint pendant longtemps la porte de Rive et celle de Neuve fermées alternativement.
On donna avis aux baillis voisins, et aux Seigneurs de Berne, des bruits qui couraient, et des troupes qui étaient dans le voisinage ; on fit venir dans Genève un capitaine de réputation, pour commander en cas d’affaire. Ce fut un gentilhomme de Dauphiné nommé de Villard qui demeura dans cette ville, pendant tout l’été. On répara divers endroits défectueux des fortifications. Enfin, on se munit du mieux qu’on put, pour n’être pas pris tout à fait au dépourvu, en cas d’attaque.
Les avis furent plus fréquents et plus précis pendant le mois de novembre.
Peu de temps après que de Villard eut quitté Genève, il écrivit que le bruit courait plus fort que jamais, que le Duc allait exécuter ses entreprises. On apprit de Paris, de bon lieu, que les savoyards se disposaient à attaquer Genève par divers endroits en même temps, savoir du côté de Saint Gervais, de celui du Lac, du côté du Rhône et du côté de Rive et que l’effort se devait faire avec huit ou dix mille hommes, qui se serviraient d’échelles, de ponts et de machines de guerre, qu’ils avaient préparées pour cela, lesquelles, celui-là même qui écrivait, avait vu essayer à Turin. Que le Duc lui avait dit, qu’il aurait du monde pour donner en même temps, en différents endroits, les uns devant se saisir de la Maison de Ville et de l’Arsenal , pendant que les autres mettraient le feu en divers endroits, pour amuser les habitants. On écrivit aux Seigneurs de Berne sur ce qui se passait, et on les pria de tenir un secours de trois à quatre cents hommes prêts. Sur quoi, ils donnèrent à leurs baillis du Pays de Vaud les ordres nécessaires.
Le Président Rochette, conseiller au Sénat de Chambéry, était venu à Genève peu de jour avant l’Escalade, pour endormir la seigneurie et le peuple, épier leur contenance et l’état de la Ville, leur faisant entendre qu’il était expédiant de traiter quelque bon accord, pour assurer le repos et le commerce aux deux Etats.
Toutes ces considérations assemblées faisaient que ceux de Genève ne se doutant de rien, ne s’appliquaient pas à tous les soins qu’exigeait la garde de la ville, quelques avis qu’ils en reçussent. Entr’autres, il en vint un de Chêne, qui s’étant approché de la porte le jour avant l’exécution, dit positivement que l’ennemi venait, et qu’on se tint sur ses gardes. Mais on ne s’en émut pas davantage. Le Duc avait fait avancer ouvertement des troupes dans le Faucigny, entr’autres le régiment du Baron de La-Val-d’Isère, composé de 800 hommes, la plupart fugitifs de France, et gens à tout entreprendre. Brunaulieu suivi de quelques autres, avait visité la ville à son aise, pris la hauteur des murailles et la largeur des fossés pendant la nuit et assuré d’Albigny de la facilité de l’entreprise. L’intelligence qu’ils avaient, outre cela, avec le syndic de la garde, qui devait dégarnir de sentinelles l’endroit où on voulait escalader , leur rendait ce dessein si infaillible, que le jour avant l’Escalade, quelques-uns étaient venus pour acheter des chevaux, et avaient dit énigmatiquement, qu’ils reviendraient le lendemain conclure le marché. On assure que Brunaulieu, avant que marcher pour cette entreprise, s’était fait donner l’extrême onction, jurant qu’il ne voulait plus vivre s’il manquait à son dessein. Et que les autres s’étaient confessés et avaient communié. Les jésuites et les capucins ne manquèrent pas d’exhorter les grands et les petits à l’observation des serments faits au Jubilé de Thonon, pour l’extirpation des hérétiques.
Cependant d’Albigny commença a faire filer ses troupes dès les six heures du soir, des environs de Bonne, de la Roche et de la Bonneville. C’était la nuit du 11 au 12 décembre. Selon le vieux calendrier, la plus grande de l’année, étant celle du solstice d’hiver. Il avait sa compagnie des gardes, le régiment du Baron de La Val-d’Isère, quatre compagnies de cavalerie et quelques gentilshommes de Savoie. Les Espagnols et les Napolitains, qui étaient à Annecy, devaient faire l’arrière garde et marcher dès qu’on les avertirait. De ces premières troupes en avaient été choisis 300, armés de toutes pièces jusqu’à la botte, avec la cuirasse, le casque en tête, le pistolet à la ceinture et le coutelas à la main, et une partie le mousquet et la demi pique. À mesure qu’ils marchaient , ils arrêtaient les paysans sur le chemin, de peur qu’ils n’allassent donner l’alarme à la ville.
Le Duc qui ne doutait pas du succès , était venu en poste incognito, et se faisait nommer M. l’Ambassadeur. Il se rendit le même soir au pont d’Étrembières, afin d’animer par sa présence les moins assurés.
Ils arrivèrent à Plein-Palais, avec le gros de l’armée ; Brunaulieu et les plus résolus qui étaient venus à cheval mirent pied a terre, approchèrent la contrescarpe et descendirent dans le fossé de la Corraterie, ils passèrent tout doucement sur des claies qu’ils y avaient jetées pour se garantir de la boue, dressèrent trois échelles contre la muraille , auprès de la dernière guérite du côté de la Monnaie, où depuis longtemps, on ne mettait point de sentinelle. Leurs échelles étaient teintes de noir, faites de plusieurs pièces, qui s’emboitaient les unes dans les autres, pour être plus aisément portées et facilement raccourcies ou allongées. Si l’on en veut mieux comprendre la construction, l’on en peut voir encore une partie dans l’arsenal et autres machines de guerre. Outre les échelles, il s’étaient munis de gros marteaux d’acier, dont l’un des côtés était tranchant pour couper les chaînes des ponts-levis, enfoncer les serrures et les verrous, de grandes tenailles pour enlever les clous et les épars des portes, et de plusieurs pétards pour les enfoncer. Équipés de cette manière, ils commencèrent à monter.
1602 - L'Escalade
SONAS un des premiers, résolu de venger la mort de son père, tué à la Bataille de Monthoux, commença par un mauvais augure à saigner du nez au pied de l’échelle , et étant monté à moitié, reçût un coup d’une pierre tombée du haut de la muraille, et fut contraint de redescendre. D’Albigny qui ne devait rien oublier pour faire réussir une entreprise si hardie, était au pied des échelles, et excitait ses soldats par l’honneur et le butin qu’ils allaient acquérir. Il donna courage a SONAS , qui commença à remonter. Le Père Alexandre jésuite, outre l’exhortation qu’il leur avait fait à Plein-Palais, les conseillait au pied de la mu-raille, et les assurait que quand même ils y demeureraient, ces échelons seraient autant de pas , qui les mèneraient droit en Paradis. Il leur avait aussi donné de certains billets où étaient écrits des passages de la Sainte Écriture en forme de conjuration, qui empêchaient ceux qui les porteraient de mourir de mort violente.
Le 12 décembre – Il était une heure après minuit lorsqu’ils commencèrent à monter, le 12 selon le vieux calendrier, et le 22 selon le nouveau, tout le monde étant dans un profond sommeil et dans un grand silence, jusque là même que SOLAS, d’ ATTIGNAC, et autres au nombre le huit, s’étaient promenés dans les rues deux à deux pour voir si le peuple était bien endormi. Rien ne bougeait, et cependant le reste montait à la file.
Le Duc averti que les plus assurés étaient entrés sans résistance, dépêcha aux espagnols et napolitains pour s’approcher promptement; et envoya des courriers de tous cotés, pour porter la nouvelle de l’heureux commencement de l’Escalade, ce qui fit répandre le bruit de sa prise en Savoie, en Piémont, et en Dauphiné. Ils avaient assez de raison de s’en croire maître, y étant déjà entré 200 des plus résolus. Les uns se tenaient couchés sur le ventre sous les arbres du parapet , les autres se serraient le long des maisons de la Corraterie, attendant qu’ils fussent plus forts : car BRUNAULIEU et les autres principaux n’étaient pas en dessein de faire effort dans la ville, avant les quatre heures du matin, tant pour donner plus de loisir à leurs gens de monter, et à l’arrière garde d’approcher. Mais avant ce temps là, sur les deux heures et demi, un soldat qui faisait sentinelle à la Tour de la Monnaie, ayant ouï quelque bruit dans le fossé, appelle son caporal pour voir ce que ce pouvait être. Le caporal y envoie un soldat avec une lanterne et son arquebuse, et va monter sur le parapet, où il aperçût quelques hommes armés venir à lui, aux quels il cria : « qui vive » ; et n’ayant point de réponse, il leur lâcha son coup. Ils se jetèrent d’abord sur lui, et comme il criait, « Arme, Arme « , ils le tuèrent. Ce que le factionnaire entendant ; il tira de même un coup pour avertir le corps de garde , où il n’y avait que six hommes.
BRUNAULIEU et les plus hardis voyant qu’ils étaient découverts, et qu’ils n’y avait plus moyen de retarder, décident sur le champ de donner vertement en quatre endroits, à la Porte neuve, à la Tartasse, au corps de garde de la Monnaie, et à l’avenue de la Maison de Neuve. En descendant, il découvre 4 a 5 hommes armés qui venaient à lui pour gagner la Tartasse : croyant qu’ils étaient de la ville, il leur demanda tout haut, où était l’ennemi. Ceux-ci avançant toujours, lui dirent : « Tais-toi poltron, viens ça, demeure des nôtres, vive Savoie« . Voyant que c’était en effet l’ennemi, il se retourne vitement, et vint donner l’alarme dans les rues voisines.
L’ennemi gagne la Porte de la Tartasse, s’y arrêtant pour tenir le passage. Les citoyens y accourent et barricadent les avenues de cette Porte. Quelques uns ayant été aperçus avec leurs flambeaux, furent blessés ; d’autres voulant hardiment passer outre furent tués, ainsi que le conseiller CANAL, capitaine du quartier. Les ennemis voyant l’abord des Genevois, quittèrent la place, et s’allèrent rendre vers leur gens à la Porte Neuve. L’alarme ayant été chaudement donnée par toute la Ville, et les cloches sonnant par tout, les uns se rendaient à leur quartier suivant l’ordre accoutumé, les autres sans s’y arrêter , venaient droit à l’ennemi, qui se croyait à bout de son entreprise, criait le long de la Corraterie : « vive Espagne, vive Savoie, tue, tue, tue, à mort, à mort « .
Ils se reconnaissaient les uns aux autres avec leur mot du guet, qui était un bruit de langue tel qu’un cavalier qui anime fon cheval. Quand on leur criait : « qui va là ? » ils répondaient : « amis« . Il y en eut même qui pour faire diversion du secours, criaient à haute voix : « armes, aux armes, l’ennemi est à la Porte de Rive « .
Les ennemis avaient aussi attaqué en deux diverses fois au corps de garde de la Monnaie, y ayant enfoncé une des portes, derrière laquelle les soldats s’étaient barricadés, avaient voulu passer outre, pour attaquer la Porte de la Monnaie dans la Cité, mais ayant été rencontrés par la ronde, qui leur fit tête, il en demeura quelques uns sur la place.
Les bourgeois étant aussi accourus, chargèrent ceux qui voulaient passer la Porte de la Monnaie; en tuèrent un sur le Pont du Rhône, et un entre la Porte et la herse qu’ils avaient abattue. Se voyant repoussés de là , il y en eut qui tachèrent d’entrer dans les maisons de la Corraterie pour y piller, ou pour passer dans la rue de la Cité, et commencèrent par celle de Julien Piaget, où ils tuèrent un valet, y ayant appliqué un pétard à la porte d’une écurie, dont ils furent repoussés. Sur ces entrefaites un canonnier ayant mis le feu à un canon du boulevard de l’Oie, qui battait à fleur des murailles le long du fossé, eut le bonheur d’en briser et abattre les échelles.
Le premier coup ayant été entendu par le régiment de la Val-d’Isère , qui se tenait en silence à Plein-Palais, quelqu’un d’entre eux cria comme en sursaut ; croyant que ce fut le pétard qui eut joué : « Avance, Avance, ville gagnée « , et le tambour, sans attendre autre commandement plus exprès, commença à battre : ce qui les fit tous marcher à la hâte vers la Porte Neuve, mesurant le drap et le velours des marchands, qu’ils allaient piller. Ils furent bien surpris de la trouver encore fermée, de sorte que se rendant dans le fossé près de leurs échelles, un second coup de canon chargé à cartouche, en tua grand nombre. La Cavalerie un peu plus éloignée , ayant entendu battre la caisse et aperçu la lueur des flambeaux allumés en divers endroits, eut une courte joie , s’approchant de la ville, dont elle croyait que les siens fussent maîtres.
Estampe attribuée à François Diodati (1647-1690) – Bibliothèque de Genève
En même temps une petite troupe de bourgeois, qui sortirent par la porte de la Treille et par Saint Léger, résolus de se sacrifier pour leur patrie, descendirent pour regagner la porte Neuve. Ils y vinrent donner tête baissée, y perdirent d’abord deux des leurs, et s’y battirent vigoureusement. Le pétardier PICOT bien empêché de son pétard, y fut tué. Secondez enfin d’autres, qui accoururent à leur secours, ils chassèrent l’ennemi hors du corps de garde de cette porte, et l’acculèrent jusqu’au milieu de la Corraterie, vers leurs gens qui favorisait l’Escalade.
Les ennemis bien étonnés de se voir serrés entre les murailles et les maisons , sans savoir ou tirer, commencèrent à perdre courage. Ils offrirent à BRUNAULIEU de le descendre en bas la muraille avec une corde. Il ne voulu pas et aima mieux mourir que de survivre à la honte. Une grêle de mousquetades pleuvait des fenêtres des maisons, et du haut de la Tartasse. BAUDICHON, un des capitaines de la Ville, à demi vêtu s’y distingua des premiers. Un tailleur jouant de l’épée à deux mains y fit merveilles. Une femme jetant exprès un pot de fer cassa la tête à un des plus résolus vers la porte de la Monnaie.,
La vigueur des Genevois augmentant, et les Savoisiens voyant plus de 50 des leurs étendus sur la place, reprirent le chemin de leurs échelles, par lesquelles quelques uns s’étaient déjà sauvés plus vite qu’il n’y étaient montés ; la peur leur ayant donné des ailes ; mais ne trouvant point d échelles, ils se précipitaient du haut de la muraille en bas. Le chevalier DANDELOT s’y cassa le nez en se glissant le long de la muraille.
D’autres s’estropièrent ou se tuèrent en faisant un saut si périlleux ; ceux qui demeurèrent mort dans la ville furent au nombre de 54 la plupart gens de commandement, et capitaines, avec 13 qui furent prisonniers. Le canon amené sur la Treille fut appointé contre Plein Palais, et acheva de mettre en déroute la cavalerie et l’infanterie.
D’ALBIGNY consterné de son entreprise fit battre la retraite ; ils se retirèrent à la hâte du côté de Bonne, et rapportèrent au Duc le malheureux succès que la témérité du Sieur d’ALBIGNY leur avait causée. Le Duc ne lui dit néanmoins autre chose, si ce n’est qu’il avait fait une belle Cacade.
Le même jour les 13 prisonniers furent condamnés à être pendus ; ce que quelques-uns ont trouvé trop sévère ; mais le magistrat disait qu’il ne les considérait point tant comme ennemis, que comme des voleurs qui étaient venus de nuit, et qui avaient violé contre tout droit des gens une paix si saintement jurée. La sentence leur fut prononcée dans la Sale du Conseil, par le premier Syndic Dominique CHABREY, et exécutée sur le champ le Dimanche 12 décembre à 2 h et demi après midi au boulevard de l’Oie, qui joignait la courtine : contre laquelle il avaient dressé leurs échelles. SONAS se voulait racheter par son pesant d’argent , CHAFFARDON, d’ARTIGNAT et autres de qualité passèrent le même pas, et furent accompagnés au supplice par les ministres, qui les exhortaient.
Le Conseil des 60 ordonna que leurs têtes, et celles des autres qui avaient été tués entre les murailles, fussent coupées et rangées sur la murailles du boulevard voisin de l’Escalade ; et leurs corps jetés au Rhône. Il s’en trouva 67 ; en ajoutant ceux qui demeurèrent dans les fossés et par les chemins, on en fit état d’environ 200 dont les ennemis tinrent les qualités secrètes, comme entr’autres Cornage Lieutenant du Sieur d’Albigny, de Gruzy , la Tour, et Payen.
Du côté des Genevois, il n’y en eût que 30 blessés, entre lesquels fut Pierre FABRI ancien Syndic et Jean BAUDICHON conseiller et 17 tués, qu’on enterra à Sain. Gervais avec une épitaphe honorable, conçue en ces termes :
Le Cé qu’è lainô est l’hymne officiel de la République et canton de Genève, en Suisse.
Cet hymne retrace l’histoire de l’Escalade, la célèbre défense de Genève contre l’attaque du duc de Savoie Charles-Emmanuel 1er, en . Composé vers par un auteur anonyme, il est rédigé en arpitan genevois. Son titre se traduit en français par « Celui qui est en haut ». Sa mélodie ci-dessous (fichier de Wikimédia Commons) :