Table des matières
Période 1600-1700 suite
Nous sommes après l’Escalade de 1602.
1602 - Dispositions après l'Escalade
Theodore de Bèze qui vivait encore accablé d’années, n’entendit point le tintamarre de l’Escalade, et fut tout étonné qu’on le mena voir le lendemain ces morts couchés le long de la Corraterie. Il ne prêchait plus , mais il ne cessa pas de monter en chaire et fit chanter le psaume 124 qui s’est toujours chanté ce jour là. Dix jours après l’Escalade, fut rendu solennel un jeûne, pour remercier Dieu de cette délivrance.
Un des premiers soins que le magistrat se donna après l’Escalade, fut de pourvoir à la sureté et à la défense de la Ville. La nuit qui suivit, l’on fit faire la garde à 5 compagnies bourgeoises. Savion, conseiller, fut dépêché aux baillis de Nyon, de Morges et de Lausanne, pour leur demander 5oo hommes de secours. Les 4 Cantons Protestants leur envoyèrent d’abord 1200 hommes, leur en promettant davantage s’ils en avaient besoin. On tint pendant quelques jours les portes de Rive et de Cornavin fermées. L’on fit une revue générale de toute la fortification, et pour reparer les endroits défectueux, l’on ordonna que tous les habitants de la ville, hommes, femmes et enfants y travaillassent.
Enfin, l’on donna avis de ce qui venait de se passer au roi de France, aux seigneurs de Zurich et de Berne, au sieur de la Guiche, gouverneur de Lyon, au sieur de Boisse, gouverneur de Bourg, et à Lesdiguières.
1603 - La paix de Saint Julien en Genevois
Réaction du roi de France Henri IV
Le roi avait d’abord eu avis de la prise de Genève. Il n’en fut détrompé que par les lettres du sieur de la Guiche qui précedèrent le discours que la ville en publia. Sa Majesté daigna en écrire à ceux de Genève des lettres pleines d’une sincère affection, et dignes de la générosité d’un si glorieux monarque.
Très chers et biens aimés,
J’ai entendu avec un très grand déplaisir, l’entreprise faite sur votre Ville par les gens du Duc de Savoie ; et ayant su comme vous les avez courageusement repoussés et châtiés, je vous dirai que c’est le plus grand contentement que je pouvais recevoir. Je vous ai promis mon assistance pour votre conservation. Je m’en suis déclaré de bouche lorsque j’ai vu ledit duc, et ceux qui m’ont été envoyés de sa part. Se présentant donc l’occasion, comme elle fait maintenant, je suis bien résolu de vous en faire encore plus de déclaration par les effets, dont je vous prie de vous tenir pour assuré, espérant que Dieu me fera la grâce de faire valoir les serments et les promesses , qui m’ont été faites par les traités de Vervins et de Lyon. Je ne vois pas encore assez clair aux projets que le Duc peut faire pour l’avenir , ni aussi au besoin que vous pourrez avoir de mon secours, qui ne vous sera ni refusé ni différé. Aussi n’ayant pas encore entendu la résolution que vous avez prise en cette affaire avec nos autres alliés et confédérés des Ligues, je différerai à vous déclarer plus avant mes sentiments, jusqu’à ce qu’ayant appris les vôtres , je puisse mieux juger du remède qu’il faudra apporter dans une chose de si grande importance. Vous me ferez un plaisir très sensible de me donner souvent et particulièrement avis de ce qui s’offrira, et à quoi vous serez résolus touchant ce dernier mouvement. Ce qu’attendant, je vous dirai que si le duc vous assiège à force ouverte ou autrement, d’employer toute ma puissance, et s’il est besoin je n’épargnerai pas même ma personne, pour vous défendre et secourir contre lui et tous ceux qui l’assisteront. Partant avertissez – moi diligemment de tout ce qu’il fera. J’écris dès à présent et commande à tous les gouverneur et lieutenants généraux de mes provinces, qui sont proches de vous, qu’ils veillent soigneusement à vôtre conservation, et qu’ils vous assistent si vous êtes pressés, de tout ce qui sera en leur pouvoir comme si c’était pour la conservation des plus importantes places de mon royaume, qui soient en leurs gouvernements. Je prie Dieu très cher bons amis, qu’il vous ait en sa sainte digne sauvegarde.
Ecrit à Paris le huitiéme Janvier 1603.
Signé HENRY.
Et plus bas de Neuf-Ville.
Responsabilités des autorités genevoises le jour de l'Escalade
Le jour de l’Escalade avait été un jour de confusion et de trouble pour tous en général, mais il avait aussi été d’un double danger pour les syndics ; car le samedi au soir, un homme était venu à la Porte de Rive donner avis de l’approche de l’ennemi , ce qui fut rapporté au premier syndic. Celui-ci renvoya l’affaire au quatrième, qui était le fauteur du mal, et ainsi c’était renvoyer le patient du médecin au bourreau. Le Peuple ne pouvant digérer cette pilule, et ne prenant pas leurs raisons en payement du péril qu’on avait couru, et de la perte de ces concitoyens, pensaient à se venger sur ces chefs du conseil.
Mais les Conseils délibèrent d’envoyer prendre les prisonniers pour les juger, le peuple courant alors à ce spectacle, plutôt qu’à l’exécution de sa première colère. Les prédications qui furent faites sur le soir, apaisèrent les plus échauffés.
Renforcement de la sécurité genevoise
Genève fut renforcée de troupes, tant de leurs alliés que des Français à qui le Roi avait permis d’y aller, les maintinrent contre les garnisons dont ils étaient environnés, chassèrent ceux qui s’approchèrent de leurs murailles, coupèrent tous les arbres aux environs de la ville, pour ôter le moyen à l’ennemi de se mettre à couvert.
17 février – Il sortit une compagnie qui alla enlever la garnison qui était aux Trembières, et couper le pont de ce lieu-là. Un mois après, on fit une expédition plus importante : le sieur de Nelle, capitaine qui était au service de la république, s’empara par surprise de la ville de St Genis d’Aoste (NDRL : Saint Genix sur Guiers), appartenant au duc de Savoie, située près du Rhône sur les frontières de Dauphiné, à trois lieux de Chambéry.
Signature du traité de paix entre Genève et le duc de Savoie
La disgrâce que les troupes du duc eurent à la journée de l’Escalade , et surtout la bonne contenance que les Genevois tenaient, assistés des troupes de leurs alliés, firent comprendre à ce prince qu’il lui convenait d’étouffer au plutôt la guerre qu’il avait commencée ; aussi les premières ouvertures de paix vinrent-elles de sa part. Dès le 1o février, Rochette, neveu du président de ce nom, écrivit à un magistrat de Genève qu’il avait ordre de traiter d’un accommodement, et que si l’on voulait l’entendre sur ce sujet, il se ferait avouer par le duc. À quoi ce magistrat répondit par ordre du conseil, que quand son altesse donnerait des pouvoirs suffisants, qu’il était très persuadé que les supérieurs écouteraient, avec plaisir, les propositions raisonnables qu’on pourrait leur faire.
Enfin après bien des conférences et par l’entremise du roi et des cantons, la paix fut signée à St Julien le 21 juillet 1603. Pendant tant d’allées et venues que les médiateurs de la paix firent de Genève à St Julien durant environ un mois. Les grands chemins depuis le Pont d’Arve à St. Julien étaient presque toujours bordés du peuple de Savoie , qui soupirait après cette paix, et bénissait les députés qui la leur faisait espérer. Aussi, dès qu’elle fut signée, le président Rochette se mit aux fenêtres de la maison où se tenait la conférence, il cria à ces pauvres gens entassés les uns sur les autres : « mes amis , louez Dieu, vous avez la paix. » Cette voix la redonna à leurs esprits, et les trompettes publièrent partout l’allégresse publique. Les médiateurs revenant de St Julien à Genève, avec les envoyés de cette ville, furent reçus au bruit du canon, le même jour la paix fut publiée par toute la ville, et on en rendit grâce à Dieu dans tous les temples. On écrit à tous les amis de la république la nouvelle de la paix. Les seigneurs de Genève mandèrent au sieur de Villars, qui était gouverneur de St. Genis, d’évacuer la place, et de la remettre incessamment aux officiers de Savoie. Les savoyards remirent en même temps les Genevois en possession des revenus d’Armoy et de Draillant. La garnison suisse de Zurich et Berne fut congédiée. Après quoi on prit des mesures pour en composer incessamment une autre, forte de 300 hommes, à la solde de la République.
1605 - La condamnation du syndic de la garde l'année de l'Escalade
Philibert BLONDEL qui était syndic de la garde, l’année de l’Escalade, eut trois jugements différents :
- le premier fut le huit novembre 1603. Il fut condamné à être déposé de sa charge de conseiller, et ses moulins avec un un pré et une vigne, furent confisqués au profit de l’Hôpital.
- le second fut le 29 Novembre 1605. On lui donna plusieurs fois la question, sans qu’on pût tirer de lui aucun aveu , et enfin après longue procédure le conseil des 200 prononça contre lui le jugement suivant : « Nos très honorés seigneurs du petit et du grand conseil, ayant vu le procès criminel formé par devant eux, contre Philibert BLONDEL, citoyen de Genève, par lequel nonobstant ses négatives et défenses, leur compte et appert suffisamment, icelui avoir méprisé les avis à lui donnés par personnes qualifées, de la malheureuse entreprise contre cet Etat et Eglise en décembre 1602 et n’aurait pourvu à la garde de la ville, selon le devoir de sa charge , et depuis aurait tenu divers propos et procédures séditieuses. À ces causes , et autres dépendantes de son dit procès, ont condamné et condamnent ledit BLONDEL, outre la condamnation portée par leur précédent arrêt du 8 novembre 1603, à tenir prison serrée par l’espace de dix ans et à payer l’amende de 2000 écus d’or, applicables à notre fisc, avec tous dépens de cette procédure.«
C’est ainsi que BLONDEL pour avoir voulu réveiller son affaire qui était comme assoupie, aggrava de beaucoup sa peine. La Combe, Guidonnet & autres qu’il avait accusés, obtinrent tous ensuite du conseil des 200, sentence d’absolution.
L’argent lui était peu de chose , s’étant enrichi en peu d’années de 40 000 écus, sans qu’on sut comment : il ne pouvait souffrir fa dégradation. Il resolut donc de perdre plutôt la tête, que de ne pas se justifier. On fit tant de procédure, qu’on vérifia qu’il avait eu la seigneurie de Compois sans payer les lots, dont son altesse l’avait gratifié, qu’il avait parlé en secret la propre nuit de l’Escalade à un officier, que pour éviter la déposition de l’officier qui l’avait vu, il l’avait envoyé à St Genis ; et lui avait donné un cheval, que cet officier y étant mort, Blondel en tenait la vie plus assurée. Qu’on avait trouvé une lanterne à sa marque dans le fossé, et qu’un paysan du Chablais, nommé Guichard Boismond, lui portait souvent des lettres de la part du gouverneur de Savoie. Ce dernier article ne se vérifiant point si clairement que les autres, on le condamna seulement au jugement dit ci-devant. Mais parce que la déposition de ce porteur de lettres donnait coup à sa condamnation, il délibéra de faire venir ce pauvre paysan, pour tacher de le gagner. Il le fit mettre en prison, où il le fit fonder pour le faire dédire, lui promettant une bonne récompense. Le portier que Blondel avait engagé dans ses intérêts, lui rapporte qu’il maintient la première déposition, ce qu’apprenant Blondel, il fait une promesse de cinquante écus au portier, pour l’étrangler de nuit. Cela étant exécuté, les médecins le visitent exactement, et font leur rapport, qu’il ne s’était pû offensé lui- même, mais qu’il avoit été étranglé par un autre. Le geolier et le portier sont saisis. Ce dernier seul avait parlé au paysan. On le met à la question, il avoue le fait, et maintint que Blondel l’y avait induit.
- Blondel convaincu d’avoir été l’auteur de ce meurtre, et par conséquent du crime capital de trahison dont il était accusé, fut mis à la question ordinaire et extraordinaire. Tous ces tourments ne lui arrachèrent point la confession de l’Escalade seulement avoua-t-il le meurtre, et d’avoir offert son service au duc de Savoie. C’en était assez pour mériter la mort. Il fut condamné à être écartelé, et fut conduit au supplice, sans avoir témoigné de grands remords. On dit même qu’il ne paria point de Dieu pour invoquer la miséricorde, une seule fois, à l’occasion d’une femme qu’il vit en traversant la place de Saint Pierre : car ayant fait à cette femme quelque grande injustice, lorsqu’il était syndic, elle en avait été si outrée, qu’elle lui fit cette imprécation ; qu’il pût bientôt recevoir une aussi juste punition, que celle qu’il lui imposait était injuste : et entendant le reproche qu’elle lui faisait alors, comme on le menait au supplice, il lui dit en joignant les mains : « Ha! priez Dieu pour moi, vous voyez la misère ou je suis. » Le portier nommé Gardet fut condamné à être roué. Ces sentences furent exécutée le premier septembre 1606.
Exemple d’une condamnation par écartellement (celle de Ravaillac)
1606 - La mort de Théodore de Bèze
Théodore de Bèze mourut paisiblement, âgé de 86 ans 3 mois et 19 jours, ayant exercé la charge de Ministre 46 ans. Il était d’une taille médiocre et carrée, d’une santé si forte qu’il disait n’avoir jamais éprouvé de mal de tête. Il avait le visage bien fait, l’air grave et engageant, l’esprit vif, la mémoire merveilleuse, le discours poli et plein de feu, de beaucoup de talents pour la poésie. Il assista au colloque de Poissy, « présida souvent en France aux synodes nationaux. Les catholiques romains l’appelaient ordinairement le Pape des Huguenots. On l’enterra au cloître de Saint Pierre, parce que les savoisiens s’étaient vantés qu’il le viendraient déterrer, pour l’envoyer à Rome.
1609 - Nouveau complot du Duc de Savoie pour prendre Genève
Une entreprise dangereuse se tramait contre la Ville par Louis de Combourcier Sieur du Terrail, gentilhomme français de bonne maison, il eut querelle au Louvre contre un gentilhomme qu’il tua, devant les yeux de Sa Majesté, qui était aux fenêtres. Ce qui l’obligea de fuir promptement hors de la France. Il se retira en Flandre vers les Archiducs, où il fut bien reçu. Il y fit trois entreprises sans effet, deux sur Berg-op-Zoom (NDRL : Brabant septentrional, Pays Bas), et l’autre sur l’Écluse (NDRL : Zélande, Pays Bas).
Après quoi y ayant eu trêve en ce pays là, il alla en pèlerinage à Lorette (NDRL : en Italie dans la région des Marches), avec un Bordelais nommé la Bastide, grand pétardeur de places (NDRL : faisant sauter les fortifications des villes). Passant par Turin à leur retour, ils saluèrent le Duc de Savoie, qui s’ouvrit à eux de la passion qu’il avait de se rendre maître de Genève, par quelque entreprise. Ils lui en proposèrent les moyens, et lui offrirent leur service, qu’il accepta, faisant dès lors présent à du Terrail de 700 ducatons et d’une enseigne de pierrerie qui valait 300 écus d’or ; et à la Bastide de 260 philippes, les chargeant d’aller premièrement reconnaitre la garde, les forces et l’état de la Ville.
La Bastide vint à Genève , et observa tout exactement il rapporta à Son Altesse tout ce qu’on avait changé dans la fortification. Sur quoi le Duc fit aussi reformer son ancien plan. Du Terrail était d’avis de surprendre par le pétard, ou autrement, une des portes de Genève. La Bastide dit que c’était impossible, par la garde exacte qui s’y faisait. Ce qu’il proposa ensuite fut approuvé par le Duc et par du Terrail même.
Ce fût de surprendre le port du Lac, avec bon nombre de soldats qui y seraient descendus, on se saisirait de la porte de Rive, et on se rendrait maître de la Ville sans aucune difficulté. Ils se transportèrent tous deux du côté d’Evian, où ils s’informaient des bateliers qui fréquentaient Genève , de la disposition des gardes du port et de la visite qu’on faisait aux bateaux. Ils apprirent beaucoup de défauts ; mais pour en être plus assurés, la Bastide traversa le Lac, alla à Morges où il s’embarqua sur une barque de Genève , dans laquelle y étant entré, il remarqua l’état du Port et de la porte de Rive, s’en retournant par terre. Etant arrivé vers le Duc, ils s’assurèrent du succès de leur entreprise, qui fut renvoyée à la fin de mai. Ils devaient prendre en Savoie cinq grands bateaux plats, sur lesquels on charge du bois, et loger 220 soldats dans chacun sous le bois rangé, avec lesquels ils entreraient sans soupçon dans le port, suivraient les visiteurs , sauteraient en gros hors des bateaux se saisiraient de la porte de Rive, pour y faire entrer nombre de cavalerie, qui se rendrait près de Genève à l’heure assignée, laquelle demeurerait à couvert dans les vallons du côté d’Evian, avec les gens qu’on mettrait dans ces bateaux, qu’on ne serait embarqué qu’à la faveur de la bise, qui les porterait en peu d’heures à Genève. La cavalerie on l’assemblerait vers Annecy.
Cette entreprise ne se fit point si secrètement qu’on n’en ussent quelque vent , sans en pouvoir néanmoins découvrir le fond. Le plus sur avis qu’on en eut , fut celui-ci. Du Terrail ayant joué au jeu de paume à Chambéry, se fit frotter, et pendant ce temps-là, la Bastide et quelques autres lui présentèrent un papier où était le plan de Genève , discourant entr’eux assez bas comme d’affaires d’importance; néanmoins le valet de tripot (NDRL : ou naquet, celui qui ramasse les balles, marque les points, sert les joueurs dans une salle ou tripot du jeu de paume), qui lui chauffait une chemise, oit qu’ils parlaient de Genève. Cela lui fit d’avantage prêter l’oreille ; et ayant oit ces mots de du Terrail : Ils sont pris, ils ne s’en peuvent dédire. Ce valet, qui avait un frère à Genève, l’alla rapporter à un Marchand de cette ville qui était pour lors à Chambéry; le priant d’en avertir son frère, pour qu’il se sauva. Le Marchand de retour à Genève en avertit non seulement ce frère, mais aussi les magistrats qui ne méprisèrent pas l’avis : ils le tinrent néanmoins secret, et envoyèrent des espions par toute la Savoie pour découvrir les allées et venues de du Terrail.
Gravure représentant un jeu de paume
Ils retrouvèrent son portrait, et ayant appris qu’il devait venir reconnaître la ville, ils donnèrent à plusieurs personnes des environs son signalement pour l’arrêter. Quelques jours s’étant écoulés, du Terrail et la Bastide étant partis de Turin pour aller en Flandre prendre congé des Archiducs : et retirer leur équipage, avec ordre du Duc d’amener ceux qu’ils trouveraient les plus propres à leur entreprise, ils furent reconnus, comme ils passaient les monts. On en donna avis aux baillis du Pays de Berne. Eux, sans se douter de rien traversèrent le lac et une partie du Pays de Vaud, et arrivèrent à Yverdon. Du Terrail passant sur le pont de la ville, salua le bailli qu’il y rencontra , sans être remarqué : mais un diacre qui était en son jardin, et auquel un syndic de Genève avait envoyé le signalement de du Terrail, le salua et se doutant que ce fut lui, prit garde s’il était chauve : ce qu’ayant reconnu, il alla promptement avertir le bailli, qui envoya 2 hommes après pour apprendre leur route. Un d’eux revint à Yverdon rapporter qu’ils étaient au village de Villeboeuf. D’abord le bailli y envoya 4 cavaliers , avec ordre de se faire donner main forte, et de les amener. Du Terrail dit au bailli qu’il était un gentilhomme de Dauphiné, et qu’il s’appelait Paul de Conflans, qu’il allait en Lorraine poursuivre un Procès. Le bailli ne le paya pas de cela. Il écrivit à Genève , afin qu’on envoya quelqu’un pour le reconnaitre. Deux soldats, dont l’un avait été de la compagnie, furent dépêchés à Yverdon, et on fit entrer celui-ci dans fa chambre, comme il soupait. Le soldat le reconnu, du Terrail qui se doutait bien pourquoi il était là, le tire à part, lui promettant 1000 écus d’or, s’il veut aller avertir le comte de la Chamite (NDRL : Cléradius de Vergy, comte de Champlitte, gouverneur) en Franche-Comté du danger où il était, la Bastide lui en présente 100 autres, mais le soldat refusa toutes leurs offres.
Du Terrail étant ainsi reconnu fut mis prisonier dans le château. Ceux de Genève les demandèrent à Berne. Ils leur furent accordés, et on les mena tous deux à Genève. La Bastide mis à la question le premier avoua tout le projet.
Après la confession on le confronta à du Terrail, qui du commencement le nia fortement, mais voyant que la Bastide lui soutenait sa confession, et étant menacé lui-même de la question, la larme à l’œil, il confessa tout. Il fut condamné à avoir la tête tranchée au Molard le 19 Avril 1609. Deux jours après la Bastide fut pendu. Du Terrail fut regretté. Allant au supplice, il demandait pardon au peuple, et le peuple en échange, fondait en larmes pour lui. On lui lit plusieurs vers, en manière d’épitaphe, et entr’autres ce quatrain :
Tel fut de du Terrail l’injuste et triste sort ,
Toujours victorieux ; mais vaincu par l’envie ;
Sa vie lui devait une plus belle mort :
Mais sa mort lui promet une plus belle vie.
1610 - Assassinat du roi Henri IV
Le Roi Henri IV. ayant été misérablement assassiné, l’on fut fort consterné dans Genève , à la nouvelle de la mort du Roi. On craignit que cet événement n’encouragea le Duc qui formait tous les jours de nouvelles entreprises contre l’État. Jean Sarasin ancien syndic, fut aussitôt envoyé à Zurich et à Berne, pour verser dans le sein de ces deux cantons alliés, l’affliction dont la République était pénétrée, de la perte d’un aussi grand Prince, et dans l’honneur de la bienveillance duquel, elle avait autant de part, et les prier de redoubler en cette occasion, leur vigilance confédérale, pour la conservation de Genève. Le mêne alla après cela à Soleure, complimenter sur ce triste évènement, l’ambassadeur de France. Anjorrant était alors Député à la Cour de France, il avait pris congé du Roi le jour même que ce Monarque fut assassiné. Il en avait été reçu avec beaucoup de bonté. « Assurez Messieurs de Genève, lui dit Henri IV, que je ne quitterai jamais mes anciens serviteurs pour de nouveaux amis, lesquels je ne connais encore bien. Et encore que vous ne soyez mes sujets, je vous maintiendrai comme si j’étais votre père. Quelques jours après il fut admis à l’audience de la reine régente, à laquelle il fit un compliment de condoléance sur la mort du roi, et de félicitation sur l’avénement du roi, son fils, à la couronne. À quoi Sa Majesté répondit, qu’elle savait combien le roi, son époux avait affectionné la ville de Genève, qu’elle en userait de la même manière. Anjorrant rapporta de la cour des réponses fort gracieuses aux lettres des seigneurs de Genève, qui portaient qu’ils devaient être persuadés que dans toutes les occasions le roi leur ferait sentir les effets de sa bienveillance, à l’exemple du défunt Roi son père, qui avait eu fort à cœur leurs avantages.
Assassinat d’Henri IV et arrestation de Ravaillac par HOUSEZ Charles-Gustave
Les Alarmes qu’on avait eues dans Genève, quand on apprit la mort du roi n’étaient pas sans fondement. Sur la fin de l’année 1610 et au commencement de 1611. il venait des avis de toutes parts que cette ville allait être assiégée. Les troupes de Savoie approchaient en effet, et le bruit courait que les armes de ce Prince, ne regardaient pas seulement Genève, mais aussi le Pays de Vaud. Ces avis furent confirmés par des lettres de l’ambassadeur de France en Suisse. Les Seigneurs de Berne firent avancer des troupes au Pays de Vaud , et envoyèrent 600 hommes à Genève.
La Reine de France (NDRL : Marie de Médicis) fit partir le Seigneur de la Noue pour cette Ville, pour les assister en tout ce qui dépendrait de lui, qu’il avait aussi fait compter à cette occasion, une somme considérable d’argent au Sieur Anjorrant leur député, et envoyé en Savoie le Seigneur de Berraut (NDRL : Jean des Nétumières, seigneur de Béraudière), pour détourner la résolution qui pourrait avoir été prise.
Le cardinal de Joyeuse couronne Marie de Médicis en 1610, par Pierre-Paul Rubens.
1611 - Renforts français et interventions auprès du duc de Savoie
Monsieur de Béthune et divers autres seigneurs de la plus haute distinction arrivèrent dans Genève. Il y vint aussi quantité de soldats français , lesquels avec les Suisses faisaient deux mille hommes, dont six cent travaillaient tous les jours aux fortifications, vers Saint Victor et vers Saint Paul, près des boulevards Saint Antoine et le Pin, y conduisant des tranchées. Le Roi d’Angleterre fut in-formé, de ce qui se passait, désapprouva hautement les entreprises que le Duc formait contre Genève , s’en étant expliqué de cette manière à l’ambassadeur de Savoie à Londres. Jean Sarasin ancien syndic, ayant été envoyé en Allemagne, vers les Princes protestants pour leur demander quelques secours d’argent , dans la situation dangereuse où sa patrie se rencontrait, rapporta de toutes les cours où il fut, des témoignages d’estime et de considération pour la République : et de Son Altesse Electorale de Brandebourg un secours d’argent.
Le Duc de Joyeuse (NDRL : le cardinal François de Joyeuse) allant alors à Rome en qualité de protecteur des affaires de France, fut chargé très expressément par la reine, de représenter au Pape Paul V l’intérêt que la France prenait en la conservation de Genève et du Pays de Vaud, et d’interposer son autorité envers le Duc, pour le faire désarmer. Que cette ville, et ce pays étant par les traités d’Henri III et d’Henri IV sous la protection de la France ; elle était obligée par honneur et par justice, d’empêcher que le Duc ne s’en rendit Maître. Que ceux de Berne & de Genève avaient donné si bon ordre à leurs affaires, que le Duc le trouverait court dans ses desseins.
La Reine écrivit aussi à ses gouverneurs de Bourgogne et de Lyon, d’observer les démarches du Duc, députant en même temps Son Altesse Jaubert Comte de Berraut (NDRL : Henri de Jaubert de Barrault), pour savoir le sujet de son armement. Le Duc répartit qu’il s’étonnait de ce que la Reine s’informait de ses desseins, que pour lui, il ne se mettait jamais en peine de ceux de ses voisins : que néanmoins pour lui témoigner la déférence qu’il avait pour elle , il déclarait que son dessein était de rétablir les Evêques de Genève et de Lausanne dans leurs siéges. La Reine n’étant pas satisfaite de cette réponse, fit agir Mr de Lesdiguières, qui ayant représenté au Duc les malheurs que cette entreprise lui pouvait attirer, ayant la France pour ennemie, s’il faisait la guerre à ses alliés, le Duc désarma. De sorte que les Français et les Suisses, qui s’étaient rendus à Geneve, ne voyant aucun acte d’hostilité, chacun reprit le chemin de son pays.
1613 - Éxécution de La Rivière, autre traitre à Genève
On fortifia le côté de la Porte de Rive d’un rempart et d’un fossé , avec un bon éperon de gazon au bout (NDRL : en forme de pointe, de triangle allongé) et on exécuta à mort Rivilliet dit la Rivière, sergent dans une des compagnies de la garnison, brave soldat qui s’était distingué aux guerres précédentes, mais qui avait des intelligences et avait offert ses services au Marquis de Lans, gouverneur de Savoie, et avait fait dessein d’introduire ses troupes au boulevard Saint Antoine. Il eut la tête tranchée au Molard, le 5 août et fut ensuite écartelé.
1615 - Une terrible épidémie
L’année qui suivit fut funeste à Genève par la contagion qui y fut apportée du Piémont. Il en mourut plus de 4000 personnes, elle diminua considérablement en décembre, mais elle ne cessa entièrement qu’en mai 1616.
1618 - Une nouvelle trahison
Un nommé Chenalat, homme de qualité et de moyens, offrit son service au gouverneur de Savoie, dont il reçut 500 pistoles , avec promesse de 12000 écus d’or et d’une charge de capitaine des gardes. Il voulut acheter une maison proche la porte Saint Léger pour miner dessous. Nicolas le Fert son beau-frère, avec qui il avait procès, le fit mettre prisonnier, et découvrit les intrigues. Le baron d’Aubonne qui était aussi son beau-frère, était en même temps prisonnier à Berne pour soupçon de trahison. Chenalat pressé confessa son intelligence, avec protestation qu’il n’avait eu dessein que de tirer de l’argent du gouverneur, sans vouloir rien effectuer, mais cela ne lui sauva pas la tête.
Cette même année, le bâtiment de la maison de ville étant ruineux du côté du couchant, on résolut, en 1614, de le démolir, et d’en réédifier dans cet endroit là toute la façade, de même que celle qui est du côté de bise (NDRL : vent du nord-est à Genève). c’est ce qui fut exécuté en 1617 et 1618. On ne finit pas alors cette dernière façade. Elle ne fut achevée qu’au commencement du siècle suivant.
1621 - Nouvelle alerte sur le comportement du Duc de Savoie
Le Duc de Savoie ayant commencé à faire de grandes levées qui firent ombrages à ceux de Genève, qui en témoignèrent leur inquietude aux seigneurs de Zurich et de Berne, lesquels firent d’abord passer 200 hommes du Pays de Vaud au secours de cette ville. Il avoit aussi représenté ses craintes sur ce sujet au Roi de France, lequel répondit à Messieurs de Genève avec beaucoup de bonté, qu’il avait employé auprès du Duc de Savoie ses offices, pour le détourner d’un tel dessein, et qu’il espérait que ce Prince défèrerait à ses désirs, mais que s’il en arrivait autrement, ils pouvaient compter qu’il leur ferait toujours paraitre les effet de sa bonne volonté, qu’en cas de siège ou de force ouverte contre leur ville, il ne les abandonnerait jamais.
L’on fortifia Saint Gervais, Motter ingénieur que le Prince d’Orange, y avait envoyé, tira une tranchée depuis le Rhône jusqu’au lac, pour mettre le bourg à couvert. La seigneurie fut si contente de cet ingénieur, qu’elle le régala à son départ en décembre 1622, d’une chaine d’or avec une médaille, de la valeur de 200 pistoles. A quoi elle se sentit d’autant plus obligée, qu’il n’avait voulu prendre aucun honoraire pour ses services.
Le jour de Pentecôte, il y eu un tremblement de terre assez violent, jusque là que les Ministres qui prêchaient se prirent fortement à la Chaire, craignant de tomber en bas..
1624 - Petites misères du Duc aux genevois
Quelques petits démélés pensèrent troubler la douceur de la paix. Quoiqu’il fut porté par le Traité de Saint Julien que le commerce serait libre, le Duc avait fait de rigoureuses défenses d’emmener du blé ou d’autres denrées à Genève, et le conseil en échange défendit d’envoyer rien hors de la ville pour la Savoie, ni fer, ni sel, ni d’autres marchandises qu’on avait coutume d’y porter. Mais Waek Ambassadeur d’Angleterre (NDRL : sir Isaac Wake, ambassadeur en Savoie et à Venise) passant par Genève, et y voyant la disette de grains, intercéda pour elle auprès du Duc, et fit lever les défenses.
1628 - Création de la chambre des blés en réponse aux misères du duc
Domaine Mestrezat (NDRL : famille Mestrezat), conseiller, fit une proposition pour l’établissement d’une chambre des blés, qui fut approuvée en Petit et en Grand Conseil , lequel consista d’abord a faire un fonds par un emprunt, pour acheter une quantité considérable de blé, pour le compte de la seigneurie, et dont le profit, en le revendant, la regarderait seule, les prêteurs devant se contenter de l’intérêt qui leur serait payé de leur argent, et que pour l’écoulement de ces blés les boulangers seraient obligés de n’en débiter que de celui de la chambre, laquelle serait composée d’un syndic, et de quelques conseillers, tant du Petit que du Grand Conseil, sous la direction desquels le devait faire ce commerce, soit pour l’achat des blés, soit pour les revendre. Cet établissement a été si utile, que la Chambre, qui dans la suite des temps a prospéré de plus en plus, et a sauvé la République de famine, dans les années, 1693, 1709, 1770 et 1771. Et a fourni en diverses occasions de disette, du blé au peuple, ce qui a tourné à tous égards par la bénédiction de Dieu, à l’avantage de la ville, et même de ses voisins, auxquels on en a fourni en des cas de grande nécessité.