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Edmond de GINOUX et les Présidents américains

L’Almanach populaire de la France, publié depuis dix ans par les rédacteurs du journal le Progrès du Pas-de-Calais, vient d’etre mis en vente chez Martinon, à Paris. Parmi les remarquables articles que contient cet almanach, nous en avons remarqué un que nous détachons, parce qu’il porte la signature de l’un de nos anciens correspondants, devenu, depuis son retour à Paris, l’un de nos collaborateurs. (extrait du journal La Presse du 20 septembre 1851)

Suit un texte d’Edmond de GINOUX.

Les Présidents des Républiques américaines

Vous me demandez des détails sur les Présidents des Républiques américaines. Ce désir est facile à satisfaire ; seulement, le cadre étroit d’une lettre ne me permet de vous donner que des aperçus très restreints. J’ai commencé ma tournée par le Chili.

Le Président du Chili

Cette République, grâce à une sage organisation, marche avec ensemble vers un avenir tout de prospérité.

Lors de ma première course a Santiago, le jour même de mon arrivée dans cette capitale, je rencontrai sur la promenade de l’Alameda un personnage que tout le monde saluait avec respect. Il avait une taille de six pieds, de larges épaules et une belle tête; sa mise était celle d’un simple propriétaire, et il donnait bourgeoisement le bras à sa femme. Curieux de savoir son nom, j’interrogeai un promeneur : « C’est l’illustre général don Manuel Bulnes, président de la République, » me répondit fièrement le Chilien. Ces paroles me frappèrent. Je le répète, je ne croyais pas que le chef d’une République d’origine espagnole pût se plaire à se produire en public sans escorte, sans aides-de-camp, sans uniforme, sans le moindre raban à la boutonnière.

Le général don Manuel Bulnes, élu d’abord en 1841, accomplissait, aux applaudissements de son pays, une seconde période de cinq années permise par la constitution, mais après laquelle une réélection immédiate est impossible. Au palais de la présidence, comme à la promenade, j’ai retrouvé dans le général Bul-nes la même simplicité d’honnête homme, et toujours j’ai reçu de lui l’accueil le plus affable.

 

Caractéristique principale de tous les présidents d'Amérique du sud

Au Chili, en Bolivie, au Pérou et dans les autres Républiques hispano-américaines, la seule marque distinctive de la suprême magistrature consiste en un grand cordon aux couleurs nationales passé en sautoir, encore cette décoration n’est-elle portée que dans les circonstances solennelles. — Le président habite un vaste édifice, qualifié de palais, qui renferme aussi tous les ministres. L’Etat n’affecte point des hôtels au logement des ministres ; ceux-ci se logent où ils veulent, et pas une sentinelle ne garde leur porte.

Le matin, à l’ouverture des bureaux, ils se rendent au palais comme de simples employés, et le soir, à l’heure où cesse le travail des commis, ils regagnent à pied leur domicile. Les ministres n’ont point le droit d’assister aux délibérations des chambres législatives. Lorsqu’une question nécessite la présence de l’un d’eux, on le fait appeler ; les éclaircisse-ments fournis, le ministre s’en retourne à son administration.

Retour au Chili

J’ai séjourné vingt deux mois au Chili. Pendant ce temps, le général Bulnes ne s’est absenté qu’une fois de la capitale ; c’était pour aller inspecter des ouvrages importants qu’on exécutait à Valparaiso en vue d’améliorer la rade. Je me trouvais alors dans cette ville, et ce fut par les journaux que j’appris l’arrivée du premier magistrat de la République ; autrement, pas un coup de canon, pas une harangue officielle, pas une revue des troupes ; mais la nouvelle s’était répandue avec rapidité d’un faubourg à l’autre, et le drapeau national flotta à tous les balcons.

La Bolivie

La Bolivie ne possède point la tranquillité dont jouit le Chili. Un mal profond la travaille, et ce mal a uniquement pour cause la part défavorable que les circonstances lui ont faite dans la distribution des anciennes provinces espagnoles.

Faute d’un port convenable, cette République ne reçoit que très coûteusement les marchandises étrangères, et les produits de son territoire manquent de débouchés. Le Pérou, au contraire, est riche en mouillages, et, entre autres bonnes rades, il compte celle d’Arica, qui, raisonnablement, devait appartenir à la Bolivie. Le Pérou ne voulant pas en faire l’abandon, le gouvernement de Chuquisaga est en froid avec le gouvernement de Lima, et, pour ce motif, il entretient une armée bien inutile, qui révèle son existence en créant des troubles à l’intérieur.

J’ai connu les trois derniers présidents de la Bolivie; Ballivian, Velasco, Belzu. Tous trois n’ont su gouverner que par les baïonnettes, la pire des raisons; or, les baïonnettes ne soutiennent pas longtemps une cause purement personnelle. Ballivian et Velasco sont tombés, Belzu est à la veille de les suivre. Mais, ce qui est remarquable chez ces présidents, c’est qu’au milieu des embarras de leur position, ils se sont toujours montrés plus facilement abordables que n’importe quel préfet de nos départements, et hors du palais, rien dans leur mise ni dans leur entourage, ne pouvait blesser l’œil de tout ennemi de l’étiquette.

De gauche à droite : José Ballivián y Segurola, José Miguel de Velasco Franco et Manuel Isidoro Belzu.

Le Pérou

Pour me servir d’une expression indienne, le Pérou a définitivement abattu l’arbre de guerre: il marche dans le sentier de la paix. Lorsque j’ai quitté cette République, le grand-maréchal don Ramon Castilla touchait au terme de sa présidence. Si une réélection immédiate avait été chose possible, il aurait réuni tous les suffrages ; mais la Constitution s’y opposant, don Ramon a dû déposer l’insigne de la suprême magistrature. Il est descendu du pouvoir en emportant les regrets de la nation.

Le général de brigade Echenique lui a succédé. C’est un homme de bien; il imitera la conduite de son prédécesseur. On fonde de belles espérances sur lui.

Castilla est plus indien qu’Espagnol : petit, mal fait, laid, brun de peau, il inspire néanmoins une vive sympathie à quiconque l’approche; c’est qu’aussi la droiture et la probité sont empreintes sur son visage. Pendant sept mois j’ai eu l’occasion de le voir tous les jours, et tous les jours j’appréciais davantage les qualités qui le distinguent.

Un soir, en longeant la rue de la Victoria, j’aperçus devant la porte de la présidence un attroupement considérable. Je m’approchai, et je vis une centaine de Yankees, qui parlementaient avec la sentinelle. Ces enfants de l’Arkansas ou de l’Ohio allaient en Californie, et, en passant, ils voulaient saluer le président du Pérou. La sentinelle, effrayée par le nombre de ces Américains aux grosses bottes, au large chapeau et aux manières incultes, barrait le passage ; les Yankees, à leur tour, s’étonnaient que des hommes libres ne pussent pas librement arriver jusqu’au chef d’un Etat républicain. Castilla apprit bientôt ce qui se passait ; il donna l’ordre de laisser entrer, et accueillit les Américains avec sa franchise habituelle. Quand ils sortirent du palais, ces citoyens des Etats-Unis paraissaient enchantés du Pérou.

Après son diner, don Ramon Castilla allait assez régulièrement à la promenade du Rimac, toujours a pied, en habit bourgeois, et accompagné seulement d’un ami ou d’un aide-de-camp en habit noir.

De gauche à droite : Ramón Castilla y Marquesado et José Rufino Echenique.

Autres Républiques d'Amérique du sud

Dans les républiques de l’Equateur, de la Nouvelle-Grenade, de Venezuela, les présidents vivent avec la même simplicité que ceux des Etats du Sud. Les constitutions qui régissent ces républiques ont voulu faire des magistrats, non des souverains, et elles accordent à ces magistrats un traitement qui leur permet de représenter avec beaucoup de décence, mais sans luxe.

Les États Unis

J’ai terminé mes courses à travers les Républiques américaines par celles des Etats-Unis. À Washington, où je devais passer deux jours seulement, je n’avais pas mes bagages avec moi ;  un habit fatigué et une casquette étaient tout ce que je possédais. Ainsi vêtu, et à la sollicitation des Américains, qui m’auraient fait un crime de traverser leur capitale sans aller serrer la main au président de la République, je me suis présenté chez le vénérable général Taylor.

Nous étions à deux pas du péristyle dressé devant l’entrée de la Maison-Blanche, et pour parvenir au point ou nous nous trouvions, nous n’avions pas croisé un seul factionnaire, personne ne nous avait adressé la moindre question. Je cherchais du regard un poste militaire, quelque chose enfin qui annonçât la résidence du premier personnage de la République, et je ne découvrais ni un uniforme, ni même la livrée d’un laquais. Il n’y avait rien de cela aux abords de Whitehall.

— Entrons, nous dirent les Américains. Ils poussèrent la portière d’un tambour construit pour l’hiver dans la première pièce de l’intérieur, et nous nous avançâmes au milieu d’une salle assez vaste, décorée avec une simplicité monastique. Un domestique, tout bourgeoisement habillé de noir, vint à nous aussitôt.

— Etrangers et de passage à Washington, ces dames, ces gentlemen et nous, dit le jeune homme de Boston en nous désignant successivement du geste, nous souhaiterions de présenter nos hommages au président.

– Le général se rend dans ce salon ; veuillez vous approcher du feu. » Telle fut la réponse que nous apporta le domestique après une absence de trois minutes au plus.

Je déposai ma casquette sur un meuble de l’antichambre, et, timidement, je fermai la marche de notre petite colonne. Un vieillard, à l’air souverainement vénérable, était appuyé à l’angle de la cheminée du salon que nous venions d’envahir. Le sourire sur les lèvres, il serra affectueusement la main à chacun de nous, en nous remerciant par des paroles charmantes de la bonne visite que nous lui faisions. C’était le général Zachary Taylor, président de la République des Etats-Unis. Des sièges avaient été disposés pour nous ; les dames espagnoles s’assirent. Et comme, par déférence, les Anglais, les Américains et moi, nous étions restés debout, le président repoussa doucement son fauteuil, et reprit contre la cheminée la place à laquelle nous l’avions trouvé en entrant.

Je m’étais mis légèrement à l’écart afin de pouvoir observer à mon aise, le héros du Mexique, ce vieux soldat condamné par l’amour de tout un grand peuple à accepter le fardeau le plus lourd dans l’Union, et sous le poids duquel il devait sitôt voir se briser les ressorts de sa vie. Sa taille était moyenne, mais une large poitrine et des membres fortement accentués attestaient qu’il avait du posséder une vigueur physique remarquable.

Son front un peu incliné par l’âge et les fatigues, front noble, sillonné de rides, encadré de cheveux gris jetés aux caprices du vent, respirait, non le génie, mais une longue habitude du travail, du calcul, de la réflexion.

Son regard était celui d’un excellent père de famille. Les lignes arrondies de son nez, ses joues grassement plissées, tout, jusqu’à sa bouche, ouverte si longtemps pour le commandement, tout en lui dénotait une conscience pure, l’homme de bien par excellence, non le guerrier. Vêtu d’une ample redingote bleue à la coupe campagnarde, et sur laquelle tranchaient de bonnes grosses mains empreintes du cachet d’une honorable rudesse, on l’aurait pris volontiers pour un de ces riches fermiers que nous rencontrons dans le cœur de la Normandie et de l’Artois ; mais jamais le visiteur non prévenu n’aurait consenti à reconnaître en lui le magistrat suprême d’un grand empire, l’arbitre en quelque sorte des destinées des vingt-sept Etats de l’Union américaine.

Après quelques compliments échangés entre le président et ses deux compatriotes, le puritain de Boston, notre principal introducteur, présenta les dames espagnoles.

– Je regrette, aujourd’hui surtout, dit le général Taylor, de n’avoir point appris la langue espagnole durant mon séjour au milieu des Mexicains, puisqu’il ne m’est pas possible d’exprimer à ces ladys combien je leur suis reconnaissant d’avoir pensé à moi.

Je traduisis mot à mot ces gracieuses paroles, qui électrisèrent nos Havanaises, déjà séduites par l’accueil qu’elles avaient reçu.

— Oh ! s’écria étourdiment l’une d’elles, la plus jolie, dites-lui que je voudrais bien l’embrasser.

Je n’osai m’acquitter de cette commission délicate ; mais la folle Castillane n’y tint pas : elle s’élança soudainement de son siège, et saisissant entre ses deux mains la grosse main du président, elle la serra avec transport. Heureux de cet élan trop espagnol, le vieux général tendit son autre main à la moins pétulante de ses deux visiteuses, et pendant une minute environ il y eut entre les acteurs de cette scène imprévue un échange de phrases tendres en anglais et en espagnol, comprises chacune seulement de la personne qui les prononçait.

La convenance exigeait que nous ne prolongeassions pas cette visite déjà longue pour le président, beaucoup trop courte pour nous. Nous saluâmes donc le général Taylor, qui voulut nous presser la main une fois encore. Nous commencions notre mouvement de retraite, lorsque, nous arrêtant par un geste d’une excessive bienveillance :

— Ma fille sera bien aise de recevoir ces dames et ces messieurs, ayez l’obligeance de les faire annoncer chez elle, dit-il aux deux Américains.

Nous nous inclinâmes en signe de remerciement, et le vieux soldat nous accompagna du sourire jusque dans l’antichambre.

Lady Bliss, femme du colonel Bliss, gendre du général Taylor et son chef d’état-major, nous accueillit avec la même simplicité que son père. On voyait que la bonté et la franchise étaient des qualités traditionnelles dans cette excellento famille.

En nous retirant d’auprès de lady Bliss, le domestique en habit noir, qui depuis notre entrée dans Whitehall avait rempli les fonctions de chambellan, nous demanda s’il ne nous serait pas agréable de jeter un coup d’œil dans le grand salon des réceptions officielles. 

Cette salle du trône, vaste pièce de rez-de-chaussée, est décorée à la fois avec somptuosité et avec modestie. Les tapis, les canapés, les fauteuils, les tentures, tout cela est fort riche par la qualité des étoffes ; mais aux draperies cramoisies qui tapissent les murailles, pas une peinture appendue, pas un cadre doré n’étale un luxe superflu ; sur les cheminées, sur les consoles, pas un seul de ces objets coûteux dont nous relevons en Europe l’élégance de nos salons.

Pour faire de cette magnifique pièce un parloir de monastère, sans rien enlever de ce qui s’y trouve, il n’y aurait qu’à cacher sous des housses grises la riche étoffe de l’ameublement.

Cette inspection terminée, je repris ma casquette et nous nous éloignâmes de Whitehall. Les Américains étaient fiers de l’impression que tous nous emportions de notre passage à Washington.

Zachary Taylor

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