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Le mouvement coopératif (1885-1910)

Les origines du mouvement coopératif en France se situent au milieu du XIXe siècle. Comme partout en Europe, l’essor de l’industrialisation développe la croissance économique des Etats, mais paupérise les artisans et les ouvriers. L’amélioration des conditions de travail et d’existence, ainsi qu’une juste redistribution des richesses produites, sont d’ores et déjà devenus des enjeux majeurs pour les mouvements sociaux grandissants. C’est donc à cette époque qu’une pensée nouvelle se développe de l’organisation sociale et économique, contre les dérives de l’industrialisation capitaliste, et en faveur des idées coopératives.

Les premiers penseurs du "socialisme utopique"

Parmi ces premiers penseurs du « socialisme utopique », on retrouve Robert Owen en Angleterre et son expérience du New Lanark, tandis qu’en France, Charles Fourier imagine l’organisation de communautés de producteurs qu’il va appeler des « phalanstères », à travers des structures intégrées de production et de consommation (coopératives). Néanmoins, le modèle d’inspiration le plus connu a été celui des Ateliers Nationaux de France, fondés par Louis Blanc, et permettant d’occuper les travailleurs urbains au chômage par de grands travaux d’utilité publique. Après les évènements révolutionnaires de 1848, on voit alors se développer entre 1849 et 1855 de nombreuses associations ouvrières et coopératives de production, malgré qu’elles aient connu beaucoup de répression par les différents régimes successifs de l’Etat français. Bien entendu, ça n’a pas été le cas lors de la Commune de Paris en 1871.

Le boom des coopératives

Les coopératives de production étaient presque toutes animées par des militants syndicalistes. Jusqu’à plus de 200 sociétés sont recensées en 1890 dans les statistiques du Ministère de l’Industrie, celles-ci étant principalement issues du secteur de l’artisanat urbain. L’extension progressive de la liberté d’association vers la fin du XIXe siècle permet en 1884 à 29 sociétés coopératives de constituer une première fédération : la Chambre consultative des associations ouvrières de production. Centre d’échanges et de promotion de lois en faveur de la coopération, la Chambre consultative va œuvrer auprès des pouvoirs publics pour améliorer la législation envers les associations ouvrières de production. En 1894, on en recense près de 250, regroupant plus de 12.000 travailleurs associés.

De la théorie à la pratique

Les théories et idées coopératives se concrétisent donc par la pratique : les ouvriers et artisans se regroupent pour exercer leur métier et l’adapter aux nouvelles techniques, sans devoir travailler pour un patron, car ils constituent leurs propres sociétés. Parmi ces expériences fondatrices, on retrouve la Verrerie Ouvrière d’Albi (près de Toulouse). Elle existe encore aujourd’hui, étant l’une des plus anciennes SCOP de France. Jean Jaurès lui-même mettait en valeur son exemple : « En démontrant que les ouvriers peuvent s’organiser eux-mêmes, se discipliner eux-mêmes, elle accoutume les esprits à l’idée d’un affranchissement général des salariés et d’une organisation nouvelle ».

Le modèle fondateur

Malgré cette tradition française des coopératives de production, le modèle fondateur de toute société coopérative moderne reste cependant celui des Équitables Pionniers de Rochdale qui s’est largement répandu, érigeant ses principes comme étant ceux de l’ensemble du mouvement coopératif, et qu’on retrouve toujours défendus au sein de l’Alliance Coopérative Internationale3 . C’est en 1844 à Rochdale, petit village du Lancashire près de Manchester, que plusieurs tisserands (travaillant dans les filatures de coton) vont se rassembler pour créer la première coopérative de consommation en Europe. Leurs principes fondateurs : libre adhésion, démocratie interne (un homme égale une voix), et application de la ristourne (répartition des bénéfices entre les membres de la coopérative). Par leur association mutuelle dans la constitution d’un magasin, ils ont pu rassembler leurs ressources et accéder aux produits de base à meilleur prix, tout en proposant aux clients de devenir membres de la coopérative et en partager les bénéfices.

Les pionniers de Rochdale

Mouvement socialiste de belgique

On observe également un rapprochement politique et culturel entre les mouvements socialistes de Belgique avec le Nord de la France au sujet des coopératives. En effet, un bel objet d’étude ne pouvant pas être développé davantage ici est le concept de la Maison du Peuple (socialiste). Ce lieu symbolique qui accueillait en son sein une coopérative de consommation, a été un modèle développé en Belgique dès les années 1870-1880 ; à savoir le Vooruit de Gand et la coopérative Au Progrès à Jolimont et bien d’autres en Wallonie, en passant par l’illustre Maison du Peuple de Bruxelles. La reproduction du prototype belge de la Maison du Peuple et de la coopération socialiste va se répandre en France dans les bassins industriels du Nord-Pas-de-Calais, à Lille en 1892 avec l’Union de Lille et à Roubaix dès 1882 avec la coopérative La Paix, mais aussi à Paris avec la Maison du Peuple de Montmartre en 1891, ou encore la coopérative La Bellevilloise (qui elle aussi, existe toujours). Dans le Jura, à St-Claude, la Maison du Peuple de St-Claude inaugurée en 1910 s’est elle aussi développée entièrement sur le modèle gantois du Vooruit.

Boulangerie de Jolimont coopérative « Au progrès » (Belgique) 

Coopération et socialisme

Ainsi, le puissant exemple de ce soutien mutuel entre coopération et socialisme provenait de Belgique, à travers le symbole des Maisons du Peuple comme le centre de l’action coordonnée de cette union sociale et politique. Une société coopérative dont les locaux servaient également pour les réunions du parti et des syndicats, dont certains bénéfices finançaient les journaux socialistes ou le soutien aux grèves, ce qui firent également les coopérateurs socialistes français lors de la grande grève des ouvriers verriers de Carmaux en 1895. Impressionné par l’étendue du mouvement belge lors de l’inauguration de la nouvelle Maison du Peuple de Bruxelles en 1899, où il avait été invité, Jaurès écrivit : « la coopération y est le socialisme au quotidien (…) un fragment de la nouvelle société (…) où chaque coopérative socialiste qui se crée est une expropriation partielle de la classe capitaliste. »

Maison du peuple de Bruxelles

L'École de Nîmes

Pourtant, le mouvement coopératif français plus largement a été influencé pendant longtemps par l’École de Nîmes, dès 1885, à travers la figure de Charles Gide, avec une volonté de maintenir l’indépendance du secteur coopératif tout en sympathisant parfois volontiers avec le mouvement ouvrier. Cette vision – majoritaire – de la « coopération neutre » s’était implantée surtout dans la coopération de consommation. La demande d’une stricte neutralité politique était notamment animée par le développement d’un mouvement coopératif englobant l’ensemble des consommateurs, afin qu’il puisse par lui-même dépasser le modèle économique du capitalisme. Les deux écoles, celle de Nîmes face à celle des coopérateurs socialistes, allaient donc s’opposer durant toute la fin du XIXe siècle jusqu’en 1912, avec finalement la fusion des deux fédérations coopératives du secteur dans une même Fédération Nationale des Coopératives de Consommation.

Voir la page de Claude Marius GIGNOUX, fervent militant de l’École de Nîmes, administrateur de L’Émancipation dirigé par Charles GIDE.

Le solidarisme

Le mouvement coopératif socialiste en France se renforce et se structure néanmoins dès la fin du XIXe siècle, à travers la création en 1895 de la Bourse des coopératives socialistes, et la coopération va être intégrée comme le « troisième pilier » du socialisme, complétant par l’action des coopératives celle des syndicats et du parti ouvrier. Une coopération comme moyen de lutte des classes parmi d’autres, ce dont les coopérateurs neutres (bien que pouvant partager tout autant des sensibilités de gauche) cherchaient quant à eux à ne renforcer que l’aspect moral et édifiant de l’activité économique coopérative. Ainsi, le mouvement coopératif neutre, organisé au sein de l’Union coopérative, considérait la coopération comme une « troisième voie » par rapport au capitalisme et au socialisme. La théorie prônée était celle du « solidarisme » se limitant à des pratiques d’entraide sociale mutuelle indépendante des partis politiques.

Modèle de croissance

Les coopératives en France ont été bien souvent un modèle en croissance, et cela dès les premières expansions du mouvement, avec l’ouverture d’abord aux marchés de la ville de Paris en 1881, puis ensuite à ceux de l’Etat et des collectivités publiques en 1888. Une première Banque coopérative des sociétés de production est quant à elle fondée en 1893. Les coopératives de production commencent à diversifier leurs secteurs d’activité, avec des regroupements d’ouvriers professionnels dans le bâtiment, le livre ou la transformation des métaux. En 1910, on compte près de 500 coopératives et 20.000 sociétaires.

L’article est extrait de « Histoire du mouvement coopératif en France » du CEPAG (belge).

Sources

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