Le site de la Communauté des Ginoux

Lezin Derbez, un Barcelonnette au Mexique

Une enveloppe remise la veille du départ

En 1982, j’habitais à Manosque et je préparais un voyage au Mexique. La veille de mon départ, des voisins, sachant que je devais me rendre dans ce pays, vinrent me voir avec une enveloppe qu’ils conservaient dans leur famille. Elle avait été envoyée par leur grand-oncle, Lezin Derbez, depuis le Mexique. Cette enveloppe, vieille de plus de cinquante ans, allait donner à mon voyage une dimension que je n’avais absolument pas prévue. Elle portait le nom et l’adresse de Lezin Derbez à Valle de Santiago, dans l’État de Guanajuato, ainsi que le nom de son commerce :

El Nuevo Mundo — Tienda de Abarrotes — Cajón de Ropa y Novedades — Lezin Derbez — Juárez número 1 — Valle de Santiago, Gto.

Le document était daté de 1931. Les cachets postaux visibles aujourd’hui sur la photocopie permettent notamment de lire la date du 20 juin 1931. À l’époque, je ne savais pratiquement rien de cet homme. Mais je disposais désormais d’une adresse précise, du nom de son commerce et d’une ville où rechercher sa trace. Mes voisins ajoutèrent une autre information, qui allait se révéler tout aussi précieuse. Lezin Derbez avait eu un ami, Étienne Reynaud. Le fils de celui-ci, me dirent-ils, était peut-être encore vivant. Il serait devenu médecin à Mexico.

Je partais donc pour le Mexique avec deux noms en tête :

  • Lezin Derbez, à Valle de Santiago.
  • Étienne Reynaud et sa famille, à Mexico.

Je ne savais évidemment pas encore si ces deux pistes allaient me mener quelque part. À cette époque, les recherches ne se faisaient pas comme aujourd’hui. Il n’y avait ni Internet, ni moteurs de recherche, ni bases de données généalogiques accessibles depuis son domicile. Une adresse inscrite sur une vieille enveloppe pouvait constituer une véritable piste d’enquête. Je glissai donc cette enveloppe dans mes bagages.

L’enveloppe adressée en 1931 par Lezin Derbez. Elle porte le nom de son commerce, El Nuevo Mundo, et son adresse à Valle de Santiago : Juárez número 1. C’est ce document, remis à l’auteur la veille de son départ pour le Mexique en 1982, qui servira de point de départ à l’enquête.

Mexico : un vieil annuaire comme moteur de recherche

J’arrivai à Mexico le 5 août 1982 et m’installai à l’hôtel Paris. L’hôtel n’existe plus aujourd’hui. Il a depuis été remplacé par le siège de l’assemblée locale. Dans cet hôtel se trouvait un vieil annuaire de Mexico. Je me mis à rechercher le nom de Reynaud. L’annuaire me donna plusieurs résultats : quatre adresses correspondant à Reynaud Acosta Roberto, notamment à Colina de las Ventistas.

Mais un autre nom attira immédiatement mon attention : Derbez Gilly. Était-il possible qu’il s’agisse d’un descendant de la famille Derbez originaire de Barcelonnette ? Je décidai de me rendre à l’adresse indiquée.

L’hôtel Paris à Aguas Calientes, district de Mexico, en 1982. C’est ici que commence la recherche de la famille Reynaud à partir d’un vieil annuaire trouvé dans l’hôtel. L’établissement est occupé depuis 1983 par le siège de l’Assemblée locale.

Une rencontre inattendue

À cette adresse habitait un certain Eduardo. Je lui expliquai la raison de ma présence et lui parlai de ma recherche concernant les Reynaud. Il me proposa de téléphoner aux quatre numéros que j’avais relevés dans l’annuaire. À l’un de ces numéros, il réussit à joindre Esteban Reynaud. La situation était assez extraordinaire : Esteban était précisément en train de déménager de Mexico pour aller habiter à Toluca. Eduardo lui expliqua qui j’étais et pourquoi je cherchais sa famille. Esteban promit de rappeler à l’hôtel Paris. Le soir même, le téléphone sonna. Puis, vers 22 heures, Eduardo et sa sœur Yvonne arrivèrent à l’hôtel, accompagnés de leurs conjoints. Ils m’invitèrent à dîner le lendemain dans un restaurant de la Zona Rosa.

Les descendants d'Étienne Reynaud

Au cours de cette rencontre, je découvris que Eduardo et Yvonne étaient les petits-enfants d’Étienne Reynaud. La piste que l’on m’avait donnée à Manosque était donc bien réelle. Étienne était décédé en 1952. Sa femme était encore vivante. Leur père, Robert Reynaud, fils d’Étienne, était quant à lui décédé en 1976. Robert avait eu quatre enfants.

Yvonne avait étudié à Paris et parlait très bien français. La rencontre avec ces descendants d’une famille française installée depuis longtemps au Mexique fut particulièrement chaleureuse. Ils étaient eux-mêmes étonnés que je sois parvenu jusqu’à eux. Leur grand-père Étienne avait fait fortune et la famille était devenue une famille mexicaine aisée. Les différentes adresses que j’avais relevées dans l’annuaire correspondaient d’ailleurs à des propriétés de la famille, certaines habitées par des descendants, d’autres louées.

Pourtant, malgré cette réussite et leurs origines françaises, ils n’avaient malheureusement plus d’information sur les Derbez, ni sur le magasin El Nuevo Mundo. Ils n’avaient plus non plus d’attaches particulières avec la France et Barcelonnette. La piste Reynaud ne me permettait donc pas d’aller plus loin dans mes recherches concernant Lezin.

Mais cette rencontre restera pour moi un souvenir très particulier. Je voyageais au Mexique avec un sac à dos et en utilisant les transports en commun. Cette façon de voyager les étonnait beaucoup. De leur côté, je découvrais un milieu bourgeois très aisé, installé dans des banlieues tranquilles, avec personnel de maison et nurses indiennes pour s’occuper des enfants. Je fus moi-même surpris par certains aspects de leur vie. Je me souviens notamment de la prière d’Yvonne avant le repas et de sa foi catholique très affirmée. Elle admirait beaucoup le pape. Elle avait également eu quatre enfants en quatre années de mariage.

Deux mondes assez différents venaient de se rencontrer, autour d’une recherche commencée quelques jours auparavant en France. Mais je n’avais toujours pas retrouvé Lezin Derbez. Il me restait l’adresse de l’enveloppe.

Valle de Santiago. Rue Juárez, numéro 1. El Nuevo Mundo.

Valle de Santiago : à la recherche de Lezin Derbez

Quelques jours plus tard, je pris le bus pour Valle de Santiago. La ville n’était pas une destination touristique. J’y découvris une atmosphère très différente de celle de Mexico : une forte chaleur, beaucoup de moustiques et peu de repères pour un voyageur venu de France. Mais j’avais une adresse.

Je m’arrêtai d’abord au Café de Paris. Là encore, le hasard me fut favorable : le propriétaire connaissait la famille Derbez. Je disposais donc d’une première confirmation que le nom de Lezin n’était pas totalement oublié dans la ville. L’annuaire, en revanche, ne m’apporta aucune aide. Je décidai alors de suivre la rue Juárez à la recherche du numéro 1 indiqué sur l’enveloppe.

La rue commençait par des bâtiments assez cossus. Puis, en avançant, les constructions devenaient progressivement plus modestes et même franchement misérables. Je cherchais un commerce dont l’adresse remontait à plus de cinquante ans. Comment retrouver, en 1982, un magasin dont je ne savais pratiquement rien ?

Le magasin « El Nuevo Mundo » à Valle de Santiago. Le nom de ce commerce figure sur l’enveloppe de 1931, avec l’adresse Juárez número 1. Cette photographie permet de donner un visage au lieu où Lezin Derbez exerçait son activité commerciale.

Les archives de l'église

Je me rendis finalement au bureau de l’église. Le curé accepta de m’aider. L’indication de l’année 1931 lui permit de cibler ses recherches dans les archives. Il finit par retrouver un document qui apportait une preuve particulièrement intéressante de la présence de Lezin Derbez à Valle de Santiago. Il s’agissait du baptême de son fils, célébré le 5 février 1929. L’enfant était enregistré sous le nom de :

  • José Hubert Constantino Félipede Lezin Derbez, fils de Lezin Derbez et de Mercedes Ramirez. Les parrain et marraine étaient Ramon Ramirez et Maria Ramirez.

Pour moi, cette découverte était considérable. Le nom inscrit sur une enveloppe de 1931 venait de prendre une dimension familiale. Lezin Derbez avait une épouse, Mercedes Ramirez, et un fils baptisé deux ans avant la date de l’enveloppe que j’avais entre les mains. Mais une découverte encore plus étonnante m’attendait.

L'hôtel de ville était la maison de Lezin

Je me rendis à l’hôtel de ville de Valle de Santiago. Lorsque j’expliquai au maire ce que je recherchais, il m’apprit que l’hôtel de ville occupait l’ancienne demeure de Lezin Derbez. Je venais donc de retrouver, sans même le savoir, la maison de l’homme dont j’avais emporté l’adresse depuis la France. Le maire me raconta également que Lezin Derbez aurait donné la moitié de sa fortune à la ville, tandis que l’autre moitié aurait été destinée à son épouse.

Cette information m’impressionna beaucoup. Je devais toutefois la considérer comme ce qu’elle était : un témoignage qui m’était rapporté en 1982. Je ne disposais alors d’aucun document permettant de vérifier cette histoire. Mais une chose devenait certaine : Lezin Derbez n’était pas un simple commerçant de passage. Il avait laissé une empreinte suffisamment importante à Valle de Santiago pour que, plus de cinquante ans après l’envoi de cette enveloppe, son nom soit encore associé à l’ancienne demeure devenue hôtel de ville.

L’hôtel de ville de Valle de Santiago, ancienne demeure de Lezin Derbez. C’est en 1982 que le maire m’apprit que le bâtiment occupait l’ancienne maison de l’émigrant originaire de Barcelonnette que je recherchais.

Une carte postale pour la France

J’avais maintenant des nouvelles à transmettre à mes voisins. Je leur envoyai une carte postale depuis le Mexique pour leur raconter mes découvertes. Je pouvais leur confirmer que leur grand-oncle avait bien vécu à Valle de Santiago. J’avais retrouvé son commerce. J’avais retrouvé la trace de sa famille. J’avais découvert l’acte de baptême de son fils.

Et surtout, j’avais appris que la maison de Lezin était devenue l’hôtel de ville. Je pris également quelques photographies pour les rapporter en France. En 1982, on ne faisait pas des photographies à tout bout de champ comme aujourd’hui. Il fallait emporter un appareil, choisir ses prises de vue et attendre ensuite le développement de la pellicule. Je photographiai donc les lieux qui me paraissaient importants, avec l’idée de les montrer à mes voisins à mon retour.

Le retour de l'oncle d'Amérique

À mon retour du Mexique, je me rendis chez mes voisins. Quelques semaines auparavant, ils m’avaient confié cette vieille enveloppe, avec l’espoir que je pourrais peut-être retrouver quelques traces de leur grand-oncle. Je revenais avec une histoire à leur raconter. Je leur parlai de Mexico, de l’annuaire de l’hôtel Paris, des Reynaud, d’Eduardo et d’Yvonne, puis de mon voyage à Valle de Santiago. Je leur montrai les photographies rapportées du Mexique.

Je leur racontai le Café de Paris, la rue Juárez, les recherches dans les archives de l’église et la découverte de l’acte de baptême de leur cousin José. Et surtout, je leur annonçai que l’hôtel de ville de Valle de Santiago était installé dans l’ancienne demeure de Lezin Derbez. Cette restitution fut particulièrement émouvante. Pour mes voisins, Lezin n’était plus seulement un nom sur une enveloppe ancienne ou un « oncle d’Amérique » dont la famille avait gardé quelques souvenirs. Grâce à ce voyage, il avait retrouvé une existence concrète. Il avait une ville, une maison, un commerce, une épouse, un fils et une histoire.

Les documents originaux et les photos de Valle de Santiago furent remis à la famille. À cette époque, il n’était évidemment pas question de les scanner ou de les photographier à volonté. Je conservais seulement les souvenirs de mon voyage et de mauvaises photocopies de quelques lettres reçues par la famille remises ce même jour. Je pensais alors que l’histoire s’arrêtait là. Je me trompais. Car les lettres de Lezin Derbez allaient rester dans ma mémoire et dans mes archives pendant des décennies.

Deuxième partie - Sur les traces de Lezin Derbez, de l'Ubaye au Mexique

En 1982, j’avais retrouvé Lezin Derbez. Je savais où il avait vécu, où il avait travaillé et où se trouvait sa maison. J’avais retrouvé son épouse et la trace de son fils. Puis je suis rentré en France. Pendant longtemps, je pensais que l’histoire s’arrêtait là. Mais je n’avais retrouvé que ses traces. Je n’avais pas encore retrouvé sa vie. Quarante ans plus tard, les lettres de cet « oncle d’Amérique » sont toujours là. Et les archives qui étaient autrefois inaccessibles sont désormais à portée de quelques clics.

Alors j’ai rouvert le dossier. Ce que j’ai découvert sur Lezin Derbez, ses frères et sa famille entre Barcelonnette, le Mexique et la France est une histoire bien plus riche que celle que j’avais entrevue en 1982. L’enquête pouvait recommencer.

À suivre...

0 0 votes
Évaluation de l'article
S’abonner
Notification pour
guest

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. Découvrez comment les données de vos commentaires sont traitées.

0 Commentaires
Le plus récent
Le plus ancien Le plus populaire
0
Nous aimerions avoir votre avis, veuillez laisser un commentaire.x