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Allemagne années 1840-1850

L’EMIGRATION ALLEMANDE EN ALGERIE DE 1830 A 1890.

 

Au XIXe siècle, l’émigration allemande est, après celle provenant des îles britanniques, l’une des plus conséquentes d’Europe. De 1841 à 1910, 5 millions d’allemands s’expatrient Outre-Rhin.

Les Etats-Unis les fascinent plus particulièrement puisque 90% d’entre eux s’y rendent. Les grandes villes d’Europe Occidentale les attirent aussi : Paris, Lyon, Marseille, Londres, Genève, Neufchâtel, Berne…

D’autres émigrent pour l’Amérique du Sud (Brésil, Argentine), pour l’Australie et enfin pour l’Algérie.

Comment s’effectue l’émigration allemande vers ce pays entre 1830, début de la conquête en Algérie et 1890, fin de l’émigration allemande à travers le monde ? De quelle manière vit la communauté allemande en Algérie ?


Pour répondre à ces deux questions, il est nécessaire de se pencher d’une part sur l’organisation de l’émigration allemande par les pouvoirs publics français et d’autre part sur les caractéristiques de la communauté allemande en Algérie.


En 1830, il n’existe pas d’Allemagne proprement dite, mais ” des allemagnes ” politiquement fédérées à la confédération germanique présidée par l’Autriche.
Cette mosaïque est constituée de 39 états dont 4 villes libres, 18 grands duchés (le grand duché de Bade), 5 royaumes : celui de Bavière, du Wurtemberg, de Hanovre, de Saxe et bien sûr de Prusse. Dès 1834, ce dernier organise le Zollverein (sorte de marché commun allemand avant la lettre), première étape d’un processus, qui lui permet de réaliser l’unité allemande sous sa houlette en 1871. Ceci non sans avoir battu militairement ces deux principaux adversaires : l’Autriche Hongrie en 1866 et la France en 1870.


Entre 1815 et 1890, l’Allemagne double quasiment sa population (25 à 45 millions). Elle est composée à 75% de ruraux vers 1850. Victimes de crises économiques, de soubresauts révolutionnaires sans lendemain (1830 et 1848), d’une tardive industrialisation, les Allemands n’hésitent plus à chercher ailleurs ce qu’ils ne peuvent acquérir sur place : des moyens d’existence viables. Les applications de la révolution industrielle aux transports maritimes (bateau à vapeur) et terrestres (chemin de fer) leur permettent de partir plus facilement vers l’Algérie.


Mais définir réellement les causes de l’émigration n’est pas chose aisée. Le trop plein démographique, les rivalités politiques entre états, les facteurs psychologiques propres à chaque émigrant influent à la fois simultanément et séparément sur les raisons du départ.
Dans les années 1830 et 1840, les agents diplomatiques et consulaires français en poste en Allemagne s’occupent de l’émigration. Mais quelques allemands de bonne volonté (le baron Gustave de Mendgen) ou de hauts administrateurs francophiles comme le baron Weber de Dresde (Saxe) suppléent l’administration française pour renseigner et diriger des émigrants de plus en plus nombreux à vouloir rejoindre l’Algérie.
En 1850, apparaissent des agents d’émigration ” officieux ” en poste dans les départements frontaliers français (Haut-Rhin, Bas-Rhin, Moselle, Meurthe-et-Moselle). Ils servent d’intermédiaires entre les préfets, chargés désormais d’autoriser le passage des émigrants selon certaines conditions, et les candidats à l’émigration.
Vers 1853-1855, les autorités françaises contrôlent désormais l’émigration et l’organise en deux étapes.

1ère étape : deux agents officieux d’émigration M. Trapp et la veuve Wincker en poste dans le Bas-Rhin profitent de leur rôle pour percevoir des droits de passage.
L’administration française prend des sanctions à leur égard et décrète la loi du 28 septembre 1853 réglant précisément le passage des émigrants allemands. Outre la constitution d’un dossier de demande, un ouvrier célibataire doit présenter la somme de 100 F, un ouvrier accompagné de sa famille 400 F, un colon concessionnaire et sa famille 2.000 puis 3.000 F en mai 1855.

2ème étape : L’agrément d’un nombre déterminé de maisons d’émigration en 1855.
Les agents Muller et Yvan sont alors désignés par le gouvernement afin de prospecter en Allemagne pour le peuplement de l’Oued Seguin. La propagande s’effectue par la distribution de prospectus publicitaires, de petites brochures, d’articles dans les journaux des villes de passage des émigrants.
Le trajet effectué, nous le retrouverons en Algérie. D’après les recensements, l’arrivée massive correspond aux années 1830-1854. Les Allemands passent de 1.500 individus en 1846 à 6.200 en 1854. Si l’appel du gouvernement français favorise les familles, dans l’ensemble, la communauté a le profil d’une population coloniale type : une population à majorité masculine en âge de travailler (surtout entre 30-50 ans).

Quelles sont leurs professions ?

3 sur 10 sont journaliers, 2 sur 10 sont colons concessionnaires, 2 sur 10 sont engagés dans la Légion Etrangère. Pour le reste il s’agit de commerçants, d’hôteliers, d’artisans et de domestiques.
D’où proviennent-ils ?
Pour leur majorité du grand duché de Bade (50,4%), du royaume de Bavière (25% dont 2/3 du Palatinat), de Prusse (17% dont 2/5 de Rhénanie), les 8% restants de divers états.

Pourquoi cette prédominance des états de l’ouest et du sud de l’Allemagne ?

Le partage successoral des terres instauré par le ” code Napoléon ” au début du siècle est encore en vigueur dans ces régions surpeuplées. A la mort du chef de famille, les enfants se partagent l’exploitation. Ceci entraîne comme conséquence l’extrême morcellement des terres.
Dans le détail, 2 vallées viticoles (celle du Rhin et de la Moselle), traditionnelles voies de passage vers la France fournissent les plus nombreux contingents d’émigrants vers l’Algérie.
De 1854 à 1876, la communauté allemande stagne entre 5.000 et 6.000 individus.
En 1870-1871, des Bavarois, des Badois, des Rhénans se joignent au flot d’Alsaciens pour coloniser l’Algérie et fuir l’occupation prussienne.
Dans la colonie, la vindicte publique les tient pour responsables de la défaite. Personne ne différencie les Prussiens des Allemands du sud. Il en résulte des difficultés de cohabitation : des problèmes de voisinage, avancement refusé dans le travail, accusation d’espionnage.
L’Allemand qui se confond souvent par sa culture à l’Alsacien-Lorrain, en profite désormais pour dissimuler ses origines.

Dans quels départements et dans quelles villes d’Algérie vivent les Allemands ?

D’après les recensements de 1856 et 1872, ils se répartissent de manière égale entre les 3 départements. Proportionnellement à l’ensemble de la communauté, les villes qui en accueillent le plus sont : Sidi Bel Abbès, La Stidia, Misserghin pour le département d’Oran ; Alger et la plaine de la Mitidja (Boufarik, Blida, Le Fondouk) et pour le département de Constantine, Philippeville, Bône, Guelma et Constantine.
A partir de 1876, la diminution numérique de la communauté devient inexorable. Le particularisme allemand des premières années d’installation (jusqu’en 1855) est noyé progressivement dans les autres minorités européennes (espagnole, italienne, maltaise, française…).
L’enseignement du français, les mariages mixtes, puis en 1889, le service militaire obligatoire et la loi de naturalisation automatique, bouclent le processus d’assimilation.
Si l’émigration allemande s’intègre logiquement dans l’émigration européenne de peuplement de l’Algérie, elle demeure en définitive fondamentalement différente des migrations de type spontané telles la migration espagnole, italienne ou maltaise.
Son originalité réside dans le fait qu’elle est organisée par les pouvoirs publics français dès 1853-55. Cette toute première expérience dans l’histoire de l’émigration vers l’Algérie est reprise et améliorée lors de l’exode de Alsaciens-Lorrains en 1871-72. La migration allemande a servi en quelque sorte de répétition générale.
L’évaluation de 6.000 à 8.000 Allemands pour les années 1853-1876 situe la communauté au 5e rang des minorités européennes.
Pour finir, cette étude permet de remémorer ces oubliés de l’émigration européenne en Algérie qui constituent des éléments du peuple ” Pied-Noir “.

 

Jean-Maurice DI COSTANZO
Source : Echo de l’Oranie